Cameroun-Sénégal: les émeutes de la 3e mi-temps
J’étais au stade Ahmadou Ahidjo samedi dernier, 4 juin 2011, pour regarder le match Cameroun-Sénégal. Je ne vous parlerais pas du temps règlementaire de cette rencontre de football. Et pour cause… Parlons plutôt de la 3e mi-temps. Celle qui s’est jouée juste après le coup de sifflet final. A l’abris des cameras. Depuis la tribune d’honneur d’où je regardais le match, un faisceau de lumière a attiré mon attention en face. Il s’agissait des phares du bus des Lions indomptables. Le véhicule s’apprêtait à rentrer dans le stade. Fait inhabituel car ce bus a l’habitude de se garer à l’entrée des tribunes présidentielle et d’honneur pour attendre les joueurs et le staff technique. Des policiers et d’autres agents de sécurité font un cordon à l’entrée des vestiaires. Dans les gradins, des supporters scandent un refrain: “Eto’o… mouilleur! Eto’o… mouilleur!” C’est aux environs de 18h30 que le bus et ses passagers démarre en roulant sur la piste d’athlétisme. Mais il va être stoppé par les policiers, juste à l’entrée du tunnel conduisant à l’extérieur du stade.
Nous sortons du stade et surprise. Si le stade s’est vidé, le public n’est pas rentré. Par petits groupes, chacun y va de son analyse sur l’issue du match. Puis la foule détale en direction du stade annexe. Deux camions équipés de canons à eau arrose. Nous sommes donc coincés. Parce que nous allons dans la direction opposée. Et puisqu’il faut y aller, on y va. En se mettant à l’abris tant que possible. Sur la voie, des manifestants prennent tous les véhicules pour cibles. Les plus chanceux ont juste des vitres cassées. Certaines personnes à vont être blessées. C’est le cas d’un journaliste du quotidien Mutations atteint par un projectile. Nous continuons d’avancer vers le lieu-dit “Texaco Omnisports”. Policiers et gendarmes semblent dépassés. “Ne fuyez pas, l’eau est finie”, crie quelques manifestants. Ils se sont rendus compte que les réservoirs d’Abraham sont à sec.
Un blessé
Les caillasses volent dans tous les sens. Une seule cible. Les forces de l’ordre. Les camions anti-émeutes foncent sur les manifestants. Une manœuvre dissuasive. Qui ne sert à rien. La foule sait qu’il n’y a plus d’eau. Elle répond avec les cailloux. Les populations allant dans les deux sens sont coincées. C’est alors qu’arrive un camion rempli de policiers à l’arrière. Les axes menant vers Elig-Edzoa, Quartier Fouda et Avenu Foé sont bloqués. Nous trouvons une sorte de refuge sur une sorte de motte de terre; derrière des panneaux d’affichage publicitaire. Il demeure difficile de savoir qui fait quoi. Qui veut quoi. La majorité des véhicules des forces de l’ordre sont regroupés à l’entrée du tunnel par lequel doit sortir le bus des Lions. Tout porte à croire que Samuel Eto’o et ses coéquipiers y sont encore. Des personnes venant d’Elig-Edzoa racontent que les supporters portant des maillots au nom du capitaine des Lions ont été agressées. les victimes ont au moins vu leurs maillots déchirés.
Un attroupement attire notre attention au moment de descendre de notre “refuge”. Un blessé est étalé sur le dos. Les yeux révulsés. “C’est un enfant”, s’exclame une dame. Torse nu, du sang lui gicle du front. S’en sortira-t-il? Nous n’allons pas chercher la réponse. On veut juste sortir de cette zone dangereuse. Il est déjà 19h30. Nous réussissons à nous faufiler à travers le petit espace vert en face de Texaco Omnisports. Cap sur Elig-Edzoa. Des morceaux de tissus verts sont aperçus ça et là sur la chaussée. Probablement ce qui reste des maillots floqués “Eto’o”. A écouter les exclamations et commentaires le long du chemin, il n’est pas le seul dont le public veut la peau. “Le pays-ci va mal”, “Le bus des Lions-là c’est notre argent”, la Fecafoot, le Ministère des Sports… tout y passe. Une fois au carrefour Etoa-Meki, on se rend compte que la route serait barrée depuis Nlongkak. Ca va être compliqué d’avance. Il nous vient l’idée de rebrousser chemin. Sur la montée, il existe un raccourcis débouchant sur la rue Fouda. La servitude en question est bondée de personnes qui regardent un “spectacle”.
Des manifestants on allumé un feu au milieu de la chaussée. Tout ce qui peut être brûlé y passe. Ils ont aussi trouvé des balustres dont ils se servent pour barricader la voie. Ils obligent les passants qui montent et descendent de marcher avec les mains sur la tête. Deux camions de la police équipés de canons à eau arrivent en renfort. Les manifestants ne reculent pas. Au contraire. Ils arrosent l’arroseur de toutes sorte de projectiles. Nous poursuivons notre remontée à l’intérieur du quartier. La sortie débouchant à Texaco Omnisports est aussi obstruée par des manifestants. Plus moyens d’avancer. Il est presque 20h30. Puis c’est la débandade. Nous laissons passer ceux qui courent pour rentrer dans le quartier. Des éléments de la brigade du Quartier général se sont ajoutés aux renforts. Quelques détonations sont entendus ça et là. La présence des forces de Défense dans une opération de maintien de l’ordre a de quoi inquiéter. Cela ne nous empêche pas d’aller vers eux alors qu’ils descendent vers nous. C’est alors qu’on remarque que certains militaires sont dissimulés par la pénombre.
Coups de matraque
On est encerclé. “C’est vous hein? C’est vous qui cassez”, lance un bidasse. Ses propos sont accompagnés de coup de matraque. “Venez là! Mettez-vous à genoux. Je dit à genoux”, ordonne un gendarme juste en face de moi. J’obéis. les autres aussi. Il tient un morceau de bois en main. Je peux entendre les sons que produisent les coups de bâton derrière moi. Et les cris des victimes. Je fouille mes poches. Bingo! Je brandis mon pass d’entrée au stade. Ceux qui disposent du même pass que moi font de même. “Ah d’accord. Excusez-nous. On a cru que vous étiez avec les casseurs. Allez-y”, lance le gendarme devant. Je me lève et je presse le pas. Une fois au carrefour, il faut choisir entre la rue Fouda et l’avenu Foé. Nous prenons la seconde option. La rue Fouda étant particulièrement sombre et minée d’homme en tenue. A peine avons nous pris le virage qu’on est rattrapé par des policiers du Groupement mobile d’intervention. Nous sommes une vingtaine. “Vous Allez où? Arrêtez-vous!” ordonne un policier. Ses collègues et lui nous obligent nous coucher par terre. Tout le monde est à plat-ventre.
J’ai juste le temps de me protéger la tête avec mon bras. Je prends un coup de matraque sur l’avant bras. Ca cogne dans tous les sens. J’entends les coups résonner et les gens crier de douleur. Et vlan. Je prend de nouveau un coup. Dans le dos. J’avoue que ça fait mal. J’exhibe à nouveau mon pass. “C’est quoi ça?”, demande le policier. Petit répit pour expliquer nous nous étions au stade et qu’on est coincé. “Ok, levez vite et courrez. Si mon collègue reviens vous allez voir. Courrez!”, dit-il. On ne se le fait pas dire deux fois. Jusqu’à être stoppés dans notre course par une nouvelle barricade de manifestants peu avant le complexe d’école publique de Mfandena. “Baissez les bras. On n’a pas de problèmes à avec vous”, nous lancent-ils. L’un de nous est pris à partie par les manifestants. Plus de peur que de mal. Ils voulaient juste voir ce qui est mentionné au dos de son maillot. C’est juste écrit “Cameroun”. Ouf! On peut passer. Et découvrir plus loin que de l’autre côté, les bars sont pleins de monde. Les hauts-parleurs diffusent toutes sortent de musiques d’ambiance. On mange. On boit. On danse. On drague. On papote. Comme si de rien n’était…
E.T.
