En route pour Gor, suivez-moi… [suite et fin]

 

This slideshow requires JavaScript.

Cette euphorie sera brutalement interrompue…

Il pleut des cordes. Nous perdons de la vitesse. Madingring s’éloigne. Gor aussi. Je commence à prendre l’avertissement d’Aziz au sérieux. Si à 16h nous ne sommes pas encore à destination, comment allons-nous rentrer ? Je suis à nouveau interrompu par une bande de singes. Surpris de nous voir, ils courent d’abord le long de la route avant de bifurquer à gauche pour certains et à droite pour d’autres. Sous la pluie, je n’ai pas pu identifier l’espèce.

La pluie redouble d’ardeur. Et met fin à la deuxième étape de ce voyage lorsqu’il est 16h15. Les eaux issues des hauteurs créent d’énormes torrents. Et nous imposent un premier arrêt. Parce que la route est barrée par une rivière spontanée. Impossible d’évaluer la profondeur. Impossible de repérer les limites de la route. De tous mes périples, c’est la première fois que l’eau me barre la voie. On pense à faire demi-tour. On hésite. On se rend compte que le débit a baissé. On décide d’attendre encore. Une vingtaine de minutes s’envole. On réussit à passer.

Les cordes continuent de tomber. Déjà 16h. L’espoir que j’avais de voir le soleil se coucher dans la savane est parti. Mais j’ai encore celui de passer quelques moments arrosés à Yelwa cette nuit. L’entrée d’un village se moque de mes espoirs. La voie est à nouveau barrée. Encore une rivière spontanée. Mais cette fois, c’est plus grand en volume et en surface occupée. Arrêt forcé. De l’autre côté de la rive, les villageois se rassemblent et nous observent. L’un d’entre eux tente la traversée. L’eau lui arrive aux hanches. Au milieu de la rivière, il rebrousse chemin.

Un 4×4 de la mairie de Madingring nous rejoint. L’option de retourner sur nos pas est à nouveau sur la table. Un des villageois téméraires réussi à traverser et nous rejoindre. Deux autres le suivent. On apprend d’eux que le village s’appelle Kouloumbou. Nous appelons notre contact à Gor pour lui dire où nous sommes et lui expliquer que la route est « coupée ». Il nous dit qu’on n’est pas loin. Oui mais, cette rivière n’est pas seulement un obstacle. Elle nous éloigne de la destination. D’autres paysans qu’on avait « snobé » des kilomètres plus tôt nous retrouvent. La seule chose qu’ils semblent avoir en commun avec les gens de la ville, c’est le téléphone portable. Chacun de ces jeunes en a un.

La petite discussion avec eux ne rassure pas. Ils disent que devant il y a cours d’eau qui a probablement débordé et il est plus grand que celui qui nous barre la voie. Raison de plus de rentrer. Si près du but. Un tricycle arrive de l’autre côté de la rive. Obligé de s’arrêter. Il échange un peu avec la foule rassemblée et repart. D’autres téméraires continuent de nous rejoindre. Ils viennent d’apprendre du motocycliste que l’inondation redoutée de l’autre côté n’a pas lieu. Il est bientôt 17h. La surface de la rivière a reculé. L’espoir d’arriver à Gor renaît. Quelques villageois se placent de part et d’autre de la voie comme pour nous servir de balises. Nous traversons. Trente minutes plus loin, encore une de ces rivières dont les eaux passent par-dessus le pont. Nous traversons. Et entrons à Madingring.

Un arrondissement. Plusieurs édifices publics. Un camp du Bataillon d’intervention rapide. Le deuxième sur notre route. Pas loin de l’hôtel de ville, il y a du monde autour d’un stade. Probablement un championnat de vacances. J’aperçois des lampadaires équipés de plaques solaires. Tous éteints. Cap sur Gor. Ce n’est pas à côté. En fait c’est sur la route qui mène au Tchad. Boue. Rivières qui débordent. Petits villages… Ça tourne en boucle. On se croirait dans une série où le même épisode fini et recommence. Il est 18h20 quand nous arrivons à Gor. Enfin. C’est l’obscurité totale. Il pleut toujours. J’ai faim. Je me dirige vers un vendeur de soya. Il n’a plus de viande. Malchance. Une plaque sur la place du village nous rappelle qu’on est toujours dans le parc de Bouba Ndjida. Pour être plus précis, on est dans le « complexe binational Sena Oura – Bouba Ndjida » ou encore complexe transfrontalier BSB Yamoussa. Sena Oura c’est la partie du parc qui est sur le territoire tchadien. Nos deux pays, aidés d’organismes internationaux, ont mis en place un système de gestion de cette réserve faunique. Les animaux vont et vient entre le Cameroun et le Tchad.

From OpenstreetMap

J’aperçois deux hommes armés. Ils sont en civil. Des militaires camerounais. Une rumeur dit que le coin est dangereux. Des enlèvements auraient été signalés. On pointe même du doigt des militaires d’un pays voisin qui faute de soldes se livreraient à ce type d’exactions. Ce n’est pas le genre de chose que je vais tenter de vérifier. Notre contact nous rejoint et nous emmène chez lui. Obscurité totale. Silence assourdissant. Quelque fois perturbé par des grenouilles qui coassent. En fait, je ne suis pas sûr que ce sont des grenouilles.

Passé les civilités, l’échange avec notre contact et son épouse est engagé. Nous tenions à les rencontrer parce que la dame a souffert de fistules obstétricales pendant 11 ans. Elle a été opérée gratuitement et avec succès grâce à un partenariat entre la Fondation MTN et le Fond des Nations Unies pour la Population. Son époux et elle ont repris une vie de couple. Ils veulent avoir un enfant. C’est sur cette note d’espoir que nous prenons congé d’eux. Et de Gor. Il est 19h.

Retour à Madingring. On a plusieurs options sur la table. Retourner par Touboro pour remonter sur Garoua. Reprendre le même chemin. Sauf que dans la nuit, c’est dangereux. Les animaux sauvages sont très actifs. On pourrait même se faire renverser par un buffle ou un éléphant. Ou même un braconnier.

C’est autour d’un soya que la décision est prise. Après ce dîner, on va dormir. Puis rentrer par le chemin qui nous a amené. Il y a une auberge. Les nuitées sont à 2500 et 3000. La différence ? Les chambres de 3000 ont un espace où se laver. Pas de couverture. Pas de plafond. Pas de serrure. Pas de soirée arrosée à Yelwa. Pas de lit douillet de l’hôtel la Benoué. Pas grave. Bonne nuit.

Bonjour. Il est 5h. En route pour Garoua. L’épisode de notre série reprend. Plantations. Villages. Savane. La brume réduit l’horizon. C’est dans cette brume qu’on distingue une forme, vers 5h45. Une girafe. Encore. Au milieu de la piste. On s’arrête. Elle nous regarde, puis se met à courir. Chaque fois que je vois les girafes courir dans les documentaires animaliers, je me dis que le réalisateur a ajouté un effet de ralenti. Peut-être pour les rendre encore plus gracieuses. Mais, là, c’est en direct. Ce ralenti est juste un effet d’optique.

La pause photo est terminée. On repart. Le soleil apparaît dans les rétroviseurs. Il y a beaucoup des pintades sur le chemin. On en rencontre toutes les dix minutes. Elles ont une drôle de façon de fuir. Elles ont tendance à courir le long de la piste, comme si elles ne voulaient pas être rattraper par la voiture. Certaines s’envolent. Le voyage continue. Il est 11h15 quand nous arrivons à Guidjiba. On est de retour en ville. Les nids de poule sur le bitume jusqu’à Garoua nous semblent agréables. Je ne peux m’empêcher de sourire quand nous traversons Ngong.

On revient de loin.

Edouard TAMBA (de retour du Grand-Nord)

Leave a Reply