Algérie-Sénégal : La guerre des festivals se poursuit

Chers lectrices/lecteurs, le texte qui va suivre n’est pas de moi. Mais j’ai choisi de le publier ici pour deux raisons. D’abord parce je connais le Fesman et le Panaf, mais je n’avais jamais soupçonné une rivalité sous cet angle. Ensuite, je pense que le texte est écrit avec un style clair et simple que j’aime. Bonne lecture Sourire

 

Wade-Boutef

A travers deux festivals concurrents, le Fesman et le Panaf, les deux pays se disputent le leadership culturel de l’Afrique. Derrière ce combat culturel se cache en réalité une rude bataille idéologique entre deux façons de se libérer du colonisateur et de prendre son destin en main.

 

Entre Alger et Dakar existe un sentiment trouble, le même qu’on peut surprendre entre deux anciens rivaux qui aujourd’hui fument le calumet de la paix, sans pour autant rassurer sur la sincérité de leurs intentions pacifiques.

Rivaux est bien le mot car lorsque, en 1969, l’Algérie réussit à organiser un festival de taille non seulement continentale, mais surtout panafricaine, c’est d’abord pour dénier le leadership politico-culturel de Dakar porté par un Léopold Sédar Senghor que le président du conseil de la Révolution algérienne Houari Boumedienne, à la suite de Ferhat Abbas et d’Ahmed Ben Bella, juge complaisant vis-à-vis du colon français. En organisant le tout premier festival mondial des arts nègres (Fesman), trois ans plus tôt, du 1er au 24 avril 1966, à l’initiative de la revue Présence Africaine et de la Société Africaine de Culture, le Sénégal avait émis au monde un message de paix et de fraternité naïves avec le colonisateur. Un dessein bien ingénu, selon Houari Boumedienne qui, comme tout Algérien qui se respecte, se positionne en faveur d’une rupture radicale des liens coloniaux, étant donné que la moindre tendresse vis-à-vis du colon le conduirait aisément à piéger l’indépendance, donc à partir sans réellement partir. Notez-le bien : Dakar n’avait invité ni le Maghreb ni le Machrek. Henri Lopes le rappelle fort opportunément dans son dernier livre intitulé Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les gaulois.

Dès l’abord donc, le Panaf s’est voulu une réplique, un contrepoint, une réponse à l’initiative dakaroise. Et le message d’Alger était on ne peut plus éloquent : on ne peut pas collaborer avec le colon transformé en néo-colon et prétendre s’ériger en modèle continental voire panafricain. Le Panaf se veut de ce fait l’instance de libération que le Fesman n’a pas été, ses initiateurs étant trop soucieux de soigner leur amitié incestueuse vis-à-vis de la France.

Depuis lors, Dakar n’a pu rééditer l’exploit qu’une seule fois, à Lagos, du 15 janvier au 12 février 1977. Prévue initialement en décembre 2009, la troisième édition n’aura finalement lieu que du 10 au 31 décembre prochains.

Bien sûr, l’Algérie prendra bel et bien part à ce rendez-vous. On le sait depuis qu’une délégation officielle algérienne conduite par le chef de cabinet du ministère de la culture, Mme Zehira Yahi, a eu une série de rencontres à la faveur d’une visite de travail au Sénégal, consacrée à la préparation de la participation algérienne à cette grande manifestation mondiale. Le délégué général du Festival mondial des arts nègres, M. Abdou Laziz Sow, s’est déclaré « impressionné par la qualité du succès du 2ème Festival culturel panafricain (Panaf2009) qui s’est tenu en juillet 2009 en Algérie », n’hésitant pas à exprimer le souhait de bénéficier de l’expérience et du savoir faire algérien en vue de réussir le Festival mondial des arts nègres.

Renaissance africaine

N’écoutez pas trop ce discours qui est davantage celui de la paix des braves car, Alger aura, au passage, court-circuité Dakar, en organisant du 5 au 20 juillet 2009, la deuxième édition du Panaf sur le même thème de la Renaissance africaine, thème choisi au préalable par Dakar pour la troisième édition du Fesman prévue pour décembre de la même année. Nouveau malaise dans l’axe Ouest-Nord, malaise que Mme Zehira Yahi a tenu à dissiper avec une habileté peu convaincante au Burkina Faso, lors de l’édition 2009 du Fespaco: « Il n’y a pas de concurrence entre nous et le Fesman. D’ailleurs, nous collaborons avec les organisateurs de ce festival et nous avons établi des passerelles entre Panaf 2009 et la manifestation de Dakar ».

Sous la cendre le feu. La convivialité de façade des organisateurs des deux événements culturels panafricains ne manque pas d’étonner, puisque ces derniers s’échangent inlassablement des fleurets mouchetés à distance. Ceux du Fesman indiquent avec une fierté non moins dédaigneuse qu’ils tiennent en main « le plus grand rassemblement mondial des arts et cultures noirs » et ne manquent aucune occasion pour le souligner que ce rendez-vous est panafricain. Alger, qui colle le vocable panafricain à son festival comme l’écorce à l’arbre, n’en démord pas non plus : « le festival panafricain d’Alger est organisé sous l’égide de l’Union africaine et cadre bien avec le Nouveau partenariat africain pour le développement… »

Des flèches et des venins. Mais aussi des défis, les plus monumentaux surtout. Dans l’establishment algérois, ils sont nombreux à penser que le président Abdoulaye Wade a de la suite dans les idées. Et pour cause, le monument de la Renaissance africaine qu’il a érigé à Dakar à l’occasion de la célébration du Cinquantenaire de l’indépendance du pays de Léopold Sedar Senghor n’est en réalité qu’une réponse à distance spatio-temporelle au supposé larcin algérois de 2009, lorsque le Panaf subtilisa habilement le thème (la renaissance africaine) de la 3ème édition du Fesman.

En fait de leadership, Dakar est prêt à payer le prix. Après avoir dépensé plus de 14 milliards Fcfa pour ledit monument, on hisse désormais la barre très haut au Sénégal, en injectant 20 milliards dans le Fesman III. Résultat des courses, l’organisation annonce les couleurs : un spectacle d’ouverture grandiose dominé par une chorégraphie géante de 2.500 danseurs pour conter «la formidable aventure des peuples africains», un énorme travail faisant recours aux dernières technologies du virtuel et des projections en 3D. Tout cela sans contrepartie financière, les droits d’entrée et de retransmission étant gratuits.

Divergence idéologique

Le défi de la magnificence, ce n’est pas le Panaf 2009, mais bel et bien les Jeux olympiques de Beijing 2008 et la coupe du monde sud-africaine 2010. Ce n’est pas trop tôt. Dakar veut rentrer dans l’histoire à son tour. A distance donc, les deux pays se livrent une guerre de leadership culturelle. C’est à qui tiendra le bon bout dans cette douce rivalité dont l’enjeu est de savoir qui sera le leader culturel de l’Afrique.

Mais, derrière ce combat culturel se dessine une guerre de type idéologique. Deux pays, un seul colon, deux façons de se libérer du colon. Dakar, symbole d’une décolonisation par la ruse voire la compromission, joue la carte de sa crédibilité face à un pays fier d’avoir conquis son indépendance dans le sang, en refoulant jusqu’au dernier pied-noir de son territoire. Aujourd’hui, la forte prégnance du système néocolonial français dans les pays africains au sud du Sahara à travers les réseaux de la Françafrique montre, s’il en était encore besoin, que le colon ne part jamais, mais qu’on le chasse à coup de violence. Dakar a-t-il les couilles aussi solides qu’Alger ? Toujours est-il qu’il a davantage la queue entre les jambes, autant que le Gabon, en tant que niche de réseaux françafricains. Sur les traces de Jean-Marie Bockel, Jean-Christophe Ruffin peut en dire long, lui qui a été obligé de rendre son tablier parce que le président Wade ne voulait plus de son acharnement à apporter un coup de neuf aux relations avec la France. On comprend dès lors pourquoi Abdoulaye Wade tient au succès de la troisième édition du Fesman. Ce serait donc le message le plus éloquent lancé en direction de son rival culturel de toujours.

Il se profile ainsi une instrumentalisation du fait culturel à des fins politiques. Investir dans la culture pour s’attribuer la raison politique. Tel est le modus vivendi de la rivalité idéologique entre Alger et Dakar. Les deux places politiques refusent de se livrer à une polémique sur le rapport au colonisateur d’hier, mais préfèrent déporter le débat sur le plan culturel et s’impliquent à fond pour attirer l’intérêt du monde. Mais la réalité est têtue : autant la bonne santé économique de l’Algérie n’a d’égale que son intention génétique et historique de refouler le colon loin des frontières et de prendre son destin en mains, autant l’influence des réseaux françafricains reste nuisible à l’autodétermination de l’élite politique sénégalaise dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ploie encore sous le poids du complexe colonial.

Maurice Simo Djom,

Université de Yaoundé I

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