Farce de l’ordre en vagabondage nocturne

SANS BLAGUE

Farce de l’ordre en vagabondage nocturne

Je n’arrête pas de fouiller partout. Je fouille sous la table rien! Je fouille au salon, rien! Je fouille dans la chambre, rien! Je fouille dans les fringues, rien! Je back au salon, rien! Je repars dans la chambre, rien! Ca commence à durer. Un quatuor de personnes trépigne d’impatience. “Gars, c’est comment non? Tu fais quoi?“, me lance Prince. “Les gars attendez-moi. Je falla ma ndan*”, rétorque-je. “Quoi?», demandent-ils en coeur. Et moi d’expliquer. “Je vous dis que je cherche ma carte nationale d’identité“. Ils me suggèrent ensuite de prendre ma carte professionnelle ou mon passeport. “Non les gars, je ne veux pas de blem avec les nyè**”. C’est finalement dans le classeur à côté des verres à boire que je retrouve cette carte, après une demi-heure de recherche assistée. La réunion familiale qui vient de s’achever peut donc s’offrir des prolongations nocturnes plus mouvementées. Surtout que nous ne nous voyons pas beaucoup. Il faut donc en profiter. “Taxi, Flamenco nous tous que tu vois-là“. “Pimpim“, klaxonne-t-il pour nous demander d’entrer. Nous arrivons à destination aux environs de 22h20. “Ajoutez 50 50, vous ne savez pas que le taxi coûte 250 à partir de 22h?“, nous lance le conducteur. On s’empresse de lui ajouter ce qu’il réclame. Et l’un de mes frères de relever qu’on est monté dans le taxi avant 22h. “Haaaaka, laisse. Il va faire quoi avec?” s’entend-il répondre.

Le lieu grouille de bars, snack bars, snack bars dancing… Tellement que la musique parvenant à nos oreilles changent de rythme à chaque pas effectué.  Il y a aussi pleins de truc à bouffer. Maquereau braisé, poulet, porc, brochette de viande, les légendaires brochettes de porcs qu’on ne trouve qu’à cet endroit… et les prostituées. Oui, les consommateurs de cette chaire-là ont l’embarras du choix. Vieilles, jeunes, femmes enceintes, albinos, adolescentes, grosses, maigres etc. Sur ce terrain, Flamenco rivalise avec les autres points chauds de Yaoundé. Après avoir pris le pouls du coin, cap sur le Bateau. Un lieu d’ambiance situé plus bas. Nos gorges se tapent quelques mixtures infectes et de plus en plus chères que produisent les sociétés brassicoles ça et là. Nos yeux se régalent de la vue imprenable qu’offre Yaoundé by nigth depuis un balcon. Nos langues s’activent autour d’histoires drôles et incroyables. Ce qui oblige nos oreilles à faire le grand écart entre la musique ambiante et nos insolites. Mais le corps semble avoir pris fait et cause pour la musique ambiante. Même assis, ça danse. Mais pourquoi se taper un supplice de tantale alors qu’il est possible de se lever, et de danser. Tout simplement. Il est bientôt minuit quand nous prenons la piste d’assaut. Je ne sais pas ce que Hugo Nyamè veut absolument ouvrir la porte de sa dame-là. Nous on sort seulement les touches. Il appelle même les pompiers en disant qu’il y a le feu. Nous quoi sur ça? “Au secours ventilateur… Mettez!” On mets seulement. “Elegencia, la danse des mignons…”, là alors, la vantardise veut tuer quelqu’un sur la piste.

Vient alors l’inévitable couper-décaler. Une série de près d’une heure. “Bobaraba hé bobaraba”. Nous rivalisons d’ingéniosité sur la piste. “Mets un peu le ventre en avant, mets un peu les fesses en arrière…” On fait. “Glissement o glissement o glissement o tchakatchakatcha…” Nous usons nos semelles sur le plancher. “Position de une heure du matin, deux heures du matin, trois heures du matin…” Les genoux commencent à afficher des signes de fatigue. L’autre qui se prend pour un Dj continue avec ses couper-décaler. Il est déjà 3h. Certains se découragent. “Gars ça c’est même quoi? Rentrons“, lance Prince. “Niet. Je dois d’abord danser le bikutsi avant de rentrer. On n’a même pas mis Tsimi Toro“, lâche-je.  Vers 3h20, je découvre une chanson bien curieuse en dansant. “Mbéré kaki you go die hoo, you go die ho! Mbéré kaki you go die hoo…” Mon répertoire de « touches » n’est pas épuisé. J’engage mon bal à terre. Le volume de la musique diminue au fur et à mesure que je descends. “Chers clients, nous vous prions de ne pas sortir. Il y a rafle dehors. Restez dans la salle“, lance une voix au micro. Et la musique remonte. Mais une minute plus tard, je parviens à distinguer un coup de sifflet de la sono ambiante. Les flics sont dans la salle. “Tout le monde dehors! Sortez!“, ordonnent-ils. L’entrée principale est bloquée. Tout le monde passe par derrière. Une fois dehors, le comité d’accueil est composé d’une dizaine de policiers et trois cars; les fameux “gentils cars” encore appelés “sans payer”. Sauf qu’avec le temps, ils sont plus confortables et avec des portières.

On y est tous entassé. Quatre à cinq personnes par rangée. Direction le quartier Tsinga, au commissariat central n°2. Une fois dans la cours, “tout le monde descend!” Et voilà le hall du commissariat plein à craquer. Une cinquantaine “d’ambianceurs” aux arrêts. “Vous savez qui est mon père?” demande une jeune fille. Le policier qui la force à entrer dans la grande salle, lui répond par des coups du plat de sa main sur les parties de sa peau qu’offre son décolleté. Elle en prend de partout, éclate en sanglots, et refuse d’obéir. Un compagnon de malheur s’ajoute. “Vous allez me sentir le matin. J’ai des relations. Vous allez voir mon grand frère le matin”, menace un autre noceur récalcitrant. Des coups de matraques lui indiquent la direction à prendre. Un policier invite tous ceux ayant leur carte d’identité nationale à les lui remettre. Et que les personnes n’ayant pas cette pièce officielle inscrivent leurs noms sur une feuille blanche. Une fois l’opération terminée, nous sommes scindés en deux groupes.  Un groupe d’étudiants congolais n’arrête de maugréer sur la police camerounaise. Celui qui promettait d’appeler son grand frère au secours continue de gueuler. Et pan! Une gifle. “Vous me giflez pourquoi?”, interroge-t-il. Re-pan! Répond l’officier de police 2e grade. Les policiers de plus en plus nerveux, l’emmènent à côté. “Présentez-vous!” lui demande un inspecteur. “Je suis étudiant à Soa, je suis en maîtrise”, dit-il. “Qu’est-ce que vous faites là-bas?” poursuit l’inspecteur. “Je suis étudiant en chimie“, affirme l’autre. “Quoi? Chimie? Vous blaguez ou quoi? Donnez-moi votre carte“, lance le flic, visiblement interloqué. “Mais vous êtes artisans, c’est ce qui est écrit ici”, relève le policier.

La tension monte d’un cran. L’étudiant est convoqué derrière l’espèce de comptoir ou dorment les policiers. Celui qui promettait la fureur de ses relations dans l’armée contre les policiers s’y retrouvent à …genoux. “A beg ma grand. Je suis un camerounais comme vous non. Je me débrouille seulement“, implore-t-il. Ce face à un policier qui monte sur ses grands chevaux, et une foule partagée entre rires et peur et indignation. Le commissaire et ses cinq étoiles arrivent enfin. “Ceux qui n’ont pas les carte d’identité, vous allez en cellule”, annonce-t-il. “Les autres, on va vous garder ici jusqu’au matin pour vagabondage nocturne. On va vous libérer le matin après une corvée“, assène-t-il. 13 personnes prennent la direction des cellules de  détention. La fille hystérique d’il y a un moment est dans le contingent. Ses cris, de plus en plus  aigus nous rejoignent dans le hall quelques minutes plus tard. Des policiers rappliquent dans la grande salle. “Où est la soeur de la fille qui est asthmatique-là? Venez vous occuper d’elle“, lance un des policiers. L’on apprendra plus tard que la fille en question a été conduite vers un centre hospitalier, en compagnie de sa soeur. Bientôt 5h du matin et pas moyen de piquer un roupillon. l'”étudiant en chimie” à Soa n’arrête pas de gueuler. “Je suis un wadjo, c’est nous qui avons le pouvoir dans ce pays. Dès que Paul Biya part, la présidence remonte chez-nous. Je vais tous vous nommer vous serrez des directeurs et des ministres, votez-moi“, raconte-t-il.

C’est le délire dans la salle. On se fend en rire. Mais ma position m’en empêche. Je suis debout, adossez à cette espèce de comptoir. Les jambes, usées par la danse, ne tiennent plus. Je me résous à m’asseoir. A même le sol. C’est dans cette position que je vais somnoler jusqu’à 6h. Je rejoins d’autres “détenus” à l’extérieur, le temps de dégourdir nos jambes. Les filles sont d’abord sollicitées par les policiers en service. “Venez balayer ici“, lancent-ils. Les filles s’exécutent une par une. Vient ensuite le tour des garçons pour… laver le sol. Nous nous exécutons. A chacun ses 4 à 6 carreaux à cirer à l’aide de t-shirts transformés en serpillières. Le commissaire arrive aux environs de 6h30 et procède à l’appel en lisant sur les cartes d’identité. Les 41 personnes en règle, mais coupables selon la police du délit de vagabondage nocturne sont ainsi libérées. Les 12 autres, détenus en cellule pour le même motif doublé de défaut de carte d’identité nationale auront la galère plus intense. Car après cette nuit dans une cage infecte et malodorante, la tondeuse à fric des flics passera dans leurs poches… Vous parlez d’une farce de l’ordre? On dit ici que ce sont des forces de l’ordre.

Edouard TAMBA

* Carte nationale d’identité

** Policier

4 thoughts on “Farce de l’ordre en vagabondage nocturne

  1. Etum

    @Etamba, Hugo dit PèPè c’est ad ire soufflez en langue Duala lol pas mettez mauvais garcon. Gars tu wash le sol du commi, j’ai raconté ton histoire à un ami haut placé au pays les sanctions vont tombées

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  3. @ngel

    J’ai apprécié l’histoire comme une bonne blague, alors qu’en fait ce n’est que la triste réalité de notre cher pays… Dommage que tu aies dû laver le sol de ce commissariat, heureusement pour moi, j’ai encore jamais été chopée! De quoi décourager les adeptes de quartiers chauds… 😉

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