Dr FOGUE Alain :« Qu’un chef d’état visite un autre état ne constitue en rien une victoire »

Dr FOGUE Alain

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« Qu’un chef d’état visite un autre état ne constitue en rien une victoire »

L’enseignant d’université et expert en géostratégie se prononce sur l’ambiance et le contexte qui entourent l’arrivée annoncée du pape Benoit XVI au Cameroun

Jean Paul II en 1985 et en 1995, puis Benoît XVI en 2009. Que cherchent les papes au Cameroun selon vous ?

On pourrait lier la succession de ces visites à la position géographique du Cameroun. Le Cameroun étant en Afrique centrale, c’est quand même le lieu de rencontre mitoyen pour tout ceux qui pourraient venir des quatre coins de l’Afrique. Et je pense qu’on devrait beaucoup plus mettre ces visites de ce côté. Il n’y pas à chercher plus loin, c’est ce que l’église a expliqué. C’est le lieu où on peut rencontrer tout le monde, on  peut faire juste la distance nécessaire pour arriver au pape.

Le frémissement au niveau du gouvernement donne l’impression que la visite d’état éclipse la tournée pastorale…

C’est tout à fait normal. Le pape c’est un chef d’état. Et un chef d’état ne peut pas arriver dans un autre état, sans que les autorités locales ne se sentent concernées par sa sécurité. C’est aussi une occasion diplomatique. Puisque le pape est un chef d’état. Il me semble normal qu’il y ait concomitance entre la visite pastorale et la dimension étatique de l’accueil du pape.

Mais certains attitudes et déclarations à travers les médias présente cette visite comme une victoire du régime en place. Etes-vous du même avis ?

Qu’un chef d’état visite un autre état ne constitue en rien une victoire. C’est dans le cadre normal des relations entre états. Ceux qui dans cette presse officielle présente ça comme un trophée devrait peut-être s’aviser et se raviser pour constater que dans la vie normale des états, les chefs d’états se rendent visite. Personne n’a jamais prétendu qu’aucun chef d’état ne rendra visite au Cameroun.

La facture sociale de la visite de Benoît XVI au Cameroun est importante, au regard de la brutalité avec laquelle commerces et habitations sont détruites en bordure de route. Le gouvernement a-t-il quelque chose à cacher à propos de Yaoundé ?

Je pense qu’on doit dissocier l’accueil républicain qui est préparé au pape en tant que chef d’état du Vatican, de l’action… je dirais de nettoyage qui est menée de manière pas tout à fait fine par la Communauté urbaine de Yaoundé. Parce que, j’ai bien peur que si on établissait un lien entre les déguerpissements démonstratifs et la visite du pape que ça ne fasse fuir les ouailles. Les gens pourraient penser que si c’est le prix à payer pour aller au ciel, ils préféreraient encore vivre sur terre. Il peut avoir une très mauvaise compréhension de ces casses par les Yaoundéens qui pour beaucoup sont des fidèles. On devrait faire attention de conduire ce type de casses que j’ai critiquées en son temps. Ma position n’a pas beaucoup varié. Yaoundé est dans un tel désordre qu’il faut faire quelque chose. Mais il faut le faire intelligemment. Je cite à titre d’exemple l’entrée d’Emana. Il y a moins de deux ans que cette entrée a été refaite. Ça a coûté de l’argent au contribuable. Maintenant on est entrain de détruire pour refaire. Il ne faut pas qu’on interprète mal ce que je dis. Yaoundé a besoin d’être pensée. Mon opinion personnelle est que Yaoundé est dépassée, il faut une nouvelle ville au Cameroun. Les dépenses qu’on effectue aujourd’hui, 11 milliards pour un échangeur… Quand on sait qu’il faut partir de la piste de la briqueterie pour arriver sur l’échangeur ultramoderne, et qu’on en sort pour entrer dans les pistes d’Etoa-Meki. C’est comme un échangeur dans nul part.

Vous dissocier les casses actuelles de l’imminence de  l’arrivée du pape ?

Je ne dis pas que ça n’a rien à voir. Il ne faut pas être sorti de polytechnique pour voir que c’est le parcours que devrait emprunter le pape qui est sur orbite. Mais avant ça, il y a eu d’autres quartiers. Je dis seulement que ces casses peuvent produire un contre effet. C’est-à-dire que ça risque d’amener les Yaoundéens à rejeter cette visite qui en principe aurait du être un moment de fête, de communion pour les fidèles. Mais comment pensez-vous qu’un Yaoundéen qui a été déguerpi fera pour avoir le cœur en fête et aller à la Cathédrale le jour où le pape sera là. Ça risque d’être contre productif. Et je dois souligner que je doute de l’efficacité et de l’intérêt des casses telles que pratiquées aujourd’hui. Quand on va par exemple à la briqueterie, on casse les neufs premières rangées de maisons parce qu’elle est moche. Mais la 10e rangée est tout aussi moche que la première. Le problème essentiel de Yaoundé, c’est que la ville n’est plus capable de supporter cette démographie et ce niveau d’activité. Les autorités de la République doivent penser une ville nouvelle, une ville école. Une ville dans laquelle on apprend aux Camerounais à vivre en ville. Parce qu’aujourd’hui, nous avons ramené nos habitudes du village en ville. Ce qui fait qu’on vit à Yaoundé comme on vit à Ngomedzap ou à Batoufam. On a besoin d’une ville nouvelle dans laquelle on va éduquer le citoyen.

Entretien avec

Édouard TAMBA

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