Richard Bona : “Michael Jackson ne va pas chanter en nos langues”

Richard BONA

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« Piratez les Richard Bona, Manu Dibango… et laissez les artistes locaux »

C’est assez rare de vous avoir en concert au Cameroun. Que ressentez-vous, et pourquoi avez-vous accepté l’invitation?

C’est génial. Je viens à un concert gratuit pour tout le monde. Je ne l’ai jamais fait au Cameroun. J’ai souvent rêvé de le faire, mais je ne suis pas un organisateur. Mtn Cameroon me permet de le faire, c’est génial. J’ai accepté l’invitation d’abord parce que c’est mon pays. On est fier, on est content de rentrer dans son pays. J’étais dans l’avion avant hier, il y avait plus de 20 joueurs. J’ai pensé qu’ils avaient un match à jouer au Cameroun. Et ils me disent “non. C’est la trêve et on va au pays”. J’ai trouvé ça bien, et ça m’a donné beaucoup de fierté. J’aimerai revenir tous les ans. Il le faut.

Vous exprimez un attachement profond au Cameroun, mais paradoxalement, c’est un pays où on ne retrouve pas vos Cd originaux dans les commerces…

Je ne vends pas les Cd, je joue la musique. Il n’y a pas de distributeur au Cameroun. Il faut un bon distributeur et vous aurez les  Cd originaux. Mais en même temps, les Cd qui ne sont pas originaux, il faut faire avec ce qu’on a. Moi je ne suis pas contre la piraterie. Quand on regarde bien, un petit garçon m’interpelle dans la rue “Hey boss”, il me montre mon Cd, il en a 4 ou 5. Vraiment… ces Cd nourrissent quelques enfants à la maison.

Vous le dites parce que vous êtes un artiste de dimension planétaire?

Je parle de moi. Pour les artistes locaux qui n’ont que ce marché, il faut qu’on trouve des solutions. On ne peut pas bannir la piraterie comme ça. Voilà ce que je propose. On pourrait dire à ces gens “Ne piratons pas les artistes locaux. Piratez les Richard Bona, Manu Dibango etc. et laissons les artistes locaux”. Il faut trouver des solutions comme ça. Ce n’est pas en les traquant dans la rue. On vit par rapport à comment on est. On est entrain d’évoluer. Les gens nous demandent d’être démocrates d’un seul coup. On vient des chefferies traditionnelles, donc laissez nous le temps, que l’Afrique se développe à sa vitesse. En Europe ça ne s’est passé comme ça. Aux Etats-Unis, il y a eu des milices, pendant des années, il n’y avait même pas de gouvernement.

Les puristes du jazz pensent que n’en êtes pas uns. Et que vous avez tendance à faire une musique plutôt commerciale. Qu’en est-il?

Ce n’est pas du commercial. C’est la culture de chez moi. On est dans un truc où il ne faut pas trop en faire et oublier nos racines. Nos racines ne sont pas dans l’instrumental. C’est dans le conte. On est comme des griots. Mon grand-père était conteur,  et il improvisait en contant. Donc j’essaye de mélanger mon background d’improvisateur avec ma racine. Si on ne conte plus nos histoires, c’est fini. Si nous les Africains on ne chante pas en africain, qui va le faire? Michael Jackson ne va pas chanter en nos langues.

Le Festival national des arts et de la culture vient de s’achever avec la participation de plusieurs artistes camerounais de la diaspora. Mais vous n’y étiez pas…

Je n’ai pas été invité. Si on m’invite je viens, c’est mon pays; les détails, on verra après. J’ai vu Manu hier, il en était très content. Je n’ai pas été convié. Peut -être l’an prochain, si déjà ça se répète ; ou dans deux ans. Si je suis invité, je vous promets d’être le premier à l’aéroport et je paie mon billet d’avion.

Quels échos avez-vous eu de cet événement?

J’ai eu quelques échos disant que l’organisation n’était pas complète. Mais comme je dis, quand un bébé grandi, il faut qu’il tombe de temps en temps pour que ses côtes se solidifient. Quand je viens pas exemple pour Mtn Cameroon, n’allez pas croire que tout c’est très bien passé. Mais le plus important c’est de venir et que ça se fasse Les détails qui n’ont pas marché cette fois-ci, on va les retravailler la prochaine fois.

Il y a 13 ans de cela, les autorités françaises refusaient de renouveler votre titre de séjour au prétexte qu’il y a environ 1600 bassistes locaux au chômage. Comment aviez-vous géré ce rejet?

Moi je suis un seigneur. Je ne me souviens que des bons moments de ma vie. Lorsqu’on me refuse une carte de séjour, je vois ça comme une opportunité. It’s time to move on. C’est le moment de faire autre chose. Tout ce qu’il y a dans la vie arrive pour une bonne raison. Si j’étais resté en France, peut-être que j’aurais eu un accident or whatever. Je ne m’énerve plus jamais. I just take it cool. La vie des fois, on ne sait pas. You just never know. Tu vois des fois, les gens arrivent au feu rouge  et s’énervent parce qu’ils sont pressés. Peut-être qu’à ce moment, le feu rouge vient de leur sauver la vie.

Vous préparez actuellement un album qui apparemment sera orienté vers le blues. Peut-on en savoir plus?

Mes albums, c’est comme des projets. Je n’essaye pas de faire des disques à caractère commercial. Encore que, si je veux faire du commercial, attention… je peux faire du bon commercial (rires) J’essaye de faire une musique qui amène les gens à réfléchir. Qu’ils l’aiment ou pas, je veux que ça les fasse réfléchir. Avec la façon dont je superpose mes accords et mes mélodies, je veux que quand on écoute ma musique, on s’écrie “waouh! j’avais jamais entendu ça”.

Vous savez, le blues est issu d’Afrique. Mais, ce n’est pas une musique, c’est une gamme. Les gens ont tendance à penser que le blues, c’est … (il mime des mélodies de blues américains) Non ! Le blues c’est une gamme pentatonique. Tu la retrouves au Mali, au Cameroun, en Inde… Ce sont les mêmes notes. C’est l’interprétation qui est un peu différente. Je vais montrer comment le blues est venu d’Afrique, la sophistication du blues. Dans le delta du Mississipi aux Etats-Unis, tu entends le blues. Quand tu vas à Memphis dans le Tennessee, il y a un autre blues là-bas. A New York, c’est un autre blues. Nous avons notre blues. Le bikutsi, le makossa, c’est notre blues. Donc j’essaye de mettre ça dans un album que je vais appeler “The twelves shades of blues”, les douze ombres du blues. C’est ce que j’essaye de faire. La sortie est prévue pour le 24 octobre 2009. Je suis encore entrain de travailler dessus.

Contrairement à certains artistes, votre caractère semble trempé dans de l’acier. Vous êtes parti de chez Sony music pour avoir refusé de reprendre un classique de Sting en l’intitulant I’m a African in New York. Les majors ne vous dictent pas leur loi?

Je suis parti d’un major pour une autre. Ce n’est pas ça le problème. Le truc c’est que je ne veux en aucun cas que ma musique soit l’idée d’un commercial. Quand je signe mon contrat, c’est bien stipuler que l’artistique vient de l’artiste. C’est moi l’artiste. Le commercial, c’est celui qui va aller vendre les disques. Je joue ma musique, vous la vendez. Chacun reste un peu à sa place. Avec Sony on fait deux albums, tout ce passait bien. Vous savez comment sont les commerciaux… ils me demandent de chanter en anglais. Je dis non. Je suis un compositeur. Je viens d’Afrique. J’ai envie de chanter mon histoire aussi. Je chante mon histoire. Je ne vais pas chanter l’histoire de Sting et autres. Ils ont déjà chanté leur histoire, je chante aussi la mienne. Comme je dis souvent, si je ne le fais pas, qui racontera l’histoire africaine? Je suis fier que l’Afrique ait produit quelqu’un comme moi. Quand je vois les gens comme Eto’o, Manu Dibango, Salif Keita, Youssou N’Dour… L’Afrique est contente d’avoir des talents pareils. Laissez nous aussi nous exprimer avec notre Kpwem, notre Mbongo Tjobi, notre Ndolè…

Toujours à propos de votre caractère, vous avez refusé d’accompagner Britney Spears en concert. Pourquoi?

Il y a longtemps ça. Quand j’étais encore chez Sony, quelqu’un m’a proposé d’aller en tournée avec Britney Spears. C’était un directeur artistique du département Columbia Records. C’est lui qui m’a fait la proposition et je lui ai dit non. Qu’est-ce que je vais aller jouer avec Britney Spears ? Franchement…

Il se raconte que vous aviez décliné l’offre en relevant que vous étiez déjà musicien alors que Britney portait encore des couches-culottes…

Non, non. Je respecte tous les artistes. Mais Britney, ce n’est pas mon truc quoi. J’ai tout simplement dit que je ne peux pas faire ça, ce n’est pas valorisant pour moi. Je n’aurais rien à jouer. Britney Spears, c’est deux notes toute la soirée. Je respecte ça, mais ce n’est pas du tout mon créneau. Aujourd’hui, je suis encore ami ce directeur artistique. C’est lui qui m’a fait faire un duo avec John Legend dernièrement. Il m’a dit: “John veut que tu écrives un morceau“. Au départ c’était pour la Coupe monde en Allemagne. Mais pour des raisons de maisons de disques encore, il n’a pas pu signer avant que la Coupe du monde ne se joue. Du coup on l’a fait. Ca s’appelle “Please don’t stop”, un morceau que j’ai écrit. John Legend, yes! You know, il est venu, j’ai fait le morceau exprès pour lui. Maintenant, il y a d’autres artistes, il faut faire attention. C’est comme au foot. Il y a des joueurs, tu peux les mettre au milieu du terrain, ils sont tous bons, mais ça ne marche pas.

Richard Bona connaît toutes les scènes du monde, tous les publics… mais, a-t-il une préférence en termes de publics?

Le Cameroun. Le Cameroun, chez moi man. Quand je joue ici, c’est le meilleur public que ce soit. Les gens me donnent même des morceaux de poulet sur scène. (Eclats de rires). Où est-ce que tu vois ça?

Entretien avec

Edouard TAMBA

In Le Messager du 30-12-08

4 thoughts on “Richard Bona : “Michael Jackson ne va pas chanter en nos langues”

  1. cybearDJM

    Très sympa cette interview, Edouard.
    J’aime beaucoup sa position sur le “piratage”… je crois qu’il a totalement raison…
    Concernant “The twelves shades of blues”, j’aurais plutôt traduit par les “12 nuances du blues”…

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  3. Djé

    Bona chez Tamba…ça ment pas!!!
    J’ai beaucoup apprécié son franc parler.

    Yes Djé, et la rime avec 😀
    Merci d’être passé bro’
    TAMBA

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