En guise d’hommage à Jean Marc Ela

En guise d’hommage à Jean Marc Ela

La polémique autour du décès de Jean Marc Ela ne s’est pas tue. Toujours dans l’attente d’un dénouement, je prolonge l’hommage à sa personne, morte ou vivante. Nous avons reçu un texte du philosophe Sindjoun Pokam. Intéressant et révélateur selon moi. Surtout qu’au travers de quelques lectures, on découvre que le départ de Jean Marc Ela du Cameroun en 1995 est très lié à l’assassinat du père Mveng. Un meurtre dont les auteurs seraient dans le sérail du pouvoir politique. Un meurtre à propos duquel Jean Marc Ela en saurait un peu plus.

Jean Marc ELA / Père MVENG

PAUL BIYA ET LE DEVOIR DE VERITE (1)

PAR SINDJOUN POKAM, Philosophe

Jean Marc ELA, de son exil canadien, remet à l’ordre du jour politique et éthique la question de l’assassinat du Père MVENG. Celui qui incarne l’Etat est solennellement et publiquement mis en accusation. Jean Marc ELA écrit : « Biya sait qui a assassiné le Père MVENG et doit le dire aux Camerounais. BIYA a toutes les preuves, tous les faits pour dire qui a assassiné le Père MVENG » (2). L’accusation est grave. Elle vient d’une des figures éthiques les plus exigeantes de notre histoire post-coloniale. Elle vient d’un penseur de renommée mondiale. Elle vient d’une conscience théologico-éthique particulièrement sensible au destin des pauvres d’Afrique noire. Elle vient d’un écrivain talentueux dont l’œuvre immense a porté à un haut dégré d’intelligibilité les multiples défis auxquels est confronté le continent noir et la nécessité de les affronter lucidement. Jean Marc ELA est en même temps habité par un espoir face au malheur de l’Afrique. Jean Marc ELA est en même temps habité par un espoir philosophiquement et théologiquement fondé. Qu’un tel homme déclare péremptoirement que le Chef de l’Etat, Monsieur Biya, sait qui a tué le Père MVENG, nous ouvre tous à un droit de vérité. Notre conscience morale nous y oblige et le Président de la République ne peut plus continuer à se taire. Sa responsabilité est solennellement et publiquement interpellée.

Nous savons, certes que l’Etat post colonial qu’incarne M. Paul Biya est fondé sur la violence et se perpétue dans et par la violence. Mais nous doutions que M. Paul Biya, fils d’un  catéchiste et chrétien catholique fût capable d’ordonner l’assassinat d’un prêtre catholique. D’où nos questions à l’époque de l’assassinat du Père MVENG. « A quel degré de violence et de cynisme a-t-il fallu que l’Etat Biya parvienne pour que l’exil soit possible comme  chemin de salut et que l’intellectuel camerounais en invente le concept ? Ou encore : que c’est donc passé dans le devenir historique des intellectuels que nous sommes pour que le discours de dissidence et de résistance dont Jean Marc ELA est la figure totémique s’efface de notre horizon intellectuel et que celui de l’exil formulé par Achille Mbembe vienne au premier plan pour porter seul l’exigence éthique ? […] Avec l’exil de Jean Marc ELA, nous entrons dans la phase ultime où la monté aux extrêmes est à l’ordre du jour du rapport entre l’Etat post colonial et l’intellectuel dissident. De là, l’urgence à constituer, ici et maintenant, une masse critique éthico intellectuelle de rupture brutale d’avec l’Etat post colonial. Telle est notre tâche actuelle c’est une exigence éthique qui suppose la rupture avec la logique de l’exil qui dans sa forme achevée est une défaite de la pensée. Accepter l’exil comme mode vie c’est reconnaître que l’Etat post colonial, dans sa phase de décomposition finale, de violence extrême, de cynisme avéré, a défié et défait la raison. Notre choix doit être celui d’une présence effective de l’intellectuel au sein de son peuple. Cette logique et celle qui a gouverné la vie et l’œuvre de Jean Marc ELA jusqu’à son exil forcé. Elle est la nôtre. Désormais nous savons que l’Etat post colonial a installé autour de l’intellectuel dissident l’ombre de la mort.  Mais nous n’avons pas peur de la mort. (3)

En plaçant le Président de la République au cœur du mystère qui entoure l’assassinat du Père MVENG, Jean Marc ELA nous oblige à repenser le rapport que le Père MVENG entretenait avec l’Etat. Dans un texte posthume, publié quelque temps après sa mort, le Père MVENG dit : « […] En tant que citoyen vivant dans une société organisée en Etat, j’ai également mon expérience, mes réactions, mes responsabilités de citoyen. Je suis responsable de mon destin. Et la société organisée en Etat, a d’abord pour mission, je crois, de m’aider à accomplir ma vie et mon destin de façon la meilleure possible. Je ne suis par conséquent pas prêt à me laisser entraîner à la dérive de quelque système politique, de gouvernement et de n’importe quelle conception de pouvoir .Que l’on soit politicien ou non, on a quelque chose à dire sur  la situation politique, économique, sociale et culturelle de nos pays… » (4)

Ce texte posthume manifeste au plus haut point l’exigence éthico politique du Père MVENG. Il refuse avec vigueur que l’intellectuel puisse se soumettre à la dérive autoritaire de l’Etat. Le devoir de l’intellectuel comme celui du citoyen est de s’opposer sans concession à cet Etat quel que soit le prix à payer. Je considère ce texte posthume du Père MVENG comme un testament politique et éthique qu’il nous a légué. C’est à propos de cet homme que l’écrivain théologien et sociologue Jean Marc ELA accuse le Président Paul Biya de savoir qui l’a assassiné et d’en avoir les preuves et les faits. C’est la première fois qu’une telle accusation est portée à la plus haute figure de l’Etat au cameroun. Une telle situation, inédite dans notre histoire politique récente fait obligation au Chef de l’Etat de rendre publique la vérité sur l’assassinat du Révérend Père MVENG. Le peuple doit savoir, sinon le doute va s’installer dans l’opinion publique et, avec le doute, l’angoisse et l’anxiété deviendront notre lot quotidien.

Mais en attendant que le Chef de l’Etat accomplisse, par un geste solennel, ce devoir de vérité, il s’impose à la société civile, dans ses composantes essentielles, de constituer de toute urgence un comité de vérité sur la mort du Révérend Père MVENG.

Dans cette circonstance, l’Eglise catholique a un rôle déterminant à jouer. Ce message de Jean Marc ELA interpelle cette église dans une radicalité nouvelle. « Devant les situations dramatiques que vivent les peuples d’Afrique, l’on risque de succomber à la tentation du découragement. Nous sommes dans l’impasse. Mais, en dépit des apparences, nous ne pouvons oublier que l’Afrique espère plus que jamais une réponse des Eglises. A partir des attentes des Africains plongés dans les situations où les conflits internes, les pillages organisés, la violence et la corruption généralisées portent atteinte à la vie, comment   lisons- nous l’Evangile et annonçons le salut en Jésus-Christ ? Ce qui se passe autour de nous n’oblige- t-il pas les Eglises à repenser leurs  formules de foi, les formes de célébration du culte, les institutions et les structures, les relations avec les pouvoirs, bref la mission dans l’Afrique aujourd’hui ? Il est désormais difficile d’esquiver ces questions. Elles s’imposent par leur ampleur et leur radicalité. Elles travaillent  en profondeur de nombreux chrétiens dans les bouillonnements en cours. Nous devons les aborder avec courage. Ces questions nous font comprendre la nécessité de nous dépouiller des vieilles structures et des modes de pensée hérités du christianisme bourgeois. Les Eglises d’Afrique doivent accepter de courir des risques dans les sociétés  où l’avenir des peuples épuisés par la colonisation et la violence de l’Etat post colonial passe par une transformation radicale des conditions de vie » (5)

Yaoundé le 5 mai 1999

SINDJOUN POKAM

Philosophe

1 – Sindjoun Pokam , texte
publié dans le MESSAGER N° 912, Vendredi 07 Mai 1999
 2 – Jean Marc ELA,  interview au journal Le MESSAGER N° 910, Lundi
03 Mai 1999
 3 – Sindjoun Pokam , texte
paru dans le journal Génération hors série N° 003 du 4 Décembre 1995
 4 – Père MVENG  / B.L Lipawing, Théologie de libérations et
Cultures Africaines, éd. Clé et Présence Africaines, Paris 1996, pp.229/230
 5 – Jean Marc ELLA, le
Message de Jean-Baptiste – éd. Clé, Yaoundé, 1992, p.68

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