Manu Dibango:”Les rêves de Miriam Makeba se sont réalisés”

Manu DIBANGO

Les rêves de Miriam Makeba se sont réalisés

Le virtuose du saxophone parle du combat mené par Miriam Makeba avant son décès, ses rêves, son héritage à la postérité et leurs relations

L’Afrique vient de perdre un monument de son histoire, Miriam Makeba. Que représentait-elle selon vous ?

tsimi-evouna-et-manu-dibango-ph-tamba

Si on parle d’icône, c’en était une. Si on parle de diva c’en était une. Si on parle de combattante, c’en était une. Elle cumulait tout ça, et en plus elle était belle. Elle su partir de son township pour défendre la dignité de l’être noir en général, partout dans le monde. Ce avec son talent, parce que au départ, elle a un talent immense. Elle aurait pu se contenter de vivre uniquement de ce talent et de sa beauté ; comme beaucoup. Elle a estimé que ce n’était pas assez, qu’il fallait qu’elle lutte pour faire comprendre aux gens ce qui se passait chez elle. Jusque là, on ne savait pas ce qui se passait en Afrique du Sud. L’Apartheid était une notion assez vague. Elle a été ambassadrice de ce combat pendant plus de 30 ans, c’est agréable.

Après une telle perte, quel est le sentiment qui vous anime ?

Personnellement, je pense qu’il ne faut pas être triste. J’ai déjà eu l’occasion de le dire sur certaines antennes. En fait, j’étais en Espagne quand elle est décédée. J’ai eu plusieurs radios et télévisions, parce que nous sommes de la même génération. On a eu des combats à peu près similaires ; elle dans un contexte anglophone et moi, francophone. Dans tous les cas, c’était pour donner la dignité. Il ne faut pas être triste parce qu’elle a vu une bonne partie de ses rêves réalisés. Après plus de 30 ans, elle a vu Mandela sortir de prison. Mandela aurait pu être tué en prison. Mais il est sorti, il a pris le pays le plus raciste du monde et il en est devenu le président. C’était déjà un son de cloche. De diriger ce pays, c’était son premier rêve. Le second, elle est rentrée chez elle. Le troisième, avant de mourir, elle a vu Obama un noir, arriver. Quand on a vu ça, on peut partir en paix parce que ce sont des rêves qui au départ sont impossible parce qu’on est noir. Avec Obama, on ne gagne pas d’argent. C’est plus que de l’argent. On a la tête haute. On avait besoin d’être, pas plus, mais pas moins, des gens normaux. Il nous a donné la normalité, elle l’a vu au moins pendant une semaine. Donc c’est une femme bénie des dieux, elle y est d’ailleurs.

Miriam et vous appartenez à la même génération d’artiste. Il se trouve qu’en plus vous avez repris le tube Pata Pata dans l’album Wakafrika. Quels types de relations entreteniez-vous ?

De très bonnes relations. Nous avons partagé des scènes dans le monde, tant en Afrique qu’en Europe, même si on n’a jamais joué en France. Mais ça été le cas en Allemagne, en Angleterre, en Hollande etc. On a joué quelque part sur des scènes africaines, parce qu’elle et moi participions aux campagnes de certains organismes internationaux. On a travaillé un temps avec l’Unicef, on a fait beaucoup de missions avec elle, et Hugh Masekela, son premier mari. Et aussi avec Harry Belafonte qui l’a fait venir aux Etats-Unis, ce qui lui a donné l’exposition mondiale qu’elle a eu. Il y a encore quelques mois, alors qu’elle était déjà en chaise roulante, parce qu’il faut préciser qu’elle n’est par morte d’un coup comme ça. Elle a eu une souffrance physique à la fin de sa vie avec l’arthrose, et beaucoup d’autres problèmes. On se connaissait au-delà de la musique, on se parlait beaucoup. Quand elle était à Paris, elle venait à la maison.

Comment appréciez-vous l’héritage en musique que Miriam Makeba laisse à la jeune génération ?

Elle laisse plus que de la musique. Et les talents maintenant, il y en a plein. Hier soir j’ai dîné ici quand je suis arrivé, il y a de jeunes gens qui jouent, c’est formidable. Il suffit simplement qu’un jour ou l’autre, une étoile tombe sur ces gens-là. Vous savez, dans ce métier, il y a  une règle : beaucoup d’appelés et très peu d’élus, quelque soit le monde où l’on vit.

Interview réalisée par

Edouard TAMBA

Leave a Reply