« La solidarité c’est pour les Ong, nous voulons de vrais partenariats »

Pr. FRANCOIS TSOBNANG

« La solidarité c’est pour les Ong, nous voulons de vrais partenariats »

Camerounais et enseignant chercheur en physique, il occupe aussi les fonctions de directeur adjoint en charge de l’international et des relations industrielles à l’Ismans en France, après y avoir été directeur scientifique et directeur de la recherche. Pr. Tsobnang s’exprime sur l’état de la science au Cameroun, les rapports entreprises/universités et l’avenir de l’Afrique

Quel regard portez-vous sur l’état d’avancement de la recherche scientifique au Cameroun ?

Il y a 20 ans, j’ai étudié au Cameroun jusqu’en maîtrise dans une université qui était plutôt une université d’enseignement. Ensuite je suis allé à l’étranger et j’ai pu découvrir les universités de recherche. Les enseignants y étaient en même temps chercheurs. Revenu au Cameroun 10 ans plus tard, au début des années 2000, j’ai trouvé globalement des universités qui étaient à 80%, voir plus, des universités d’enseignement. Avec un niveau d’activité de recherche très inférieur au niveau des activités d’enseignement.

Concernant les sujets traités, le spectre est très large au Cameroun. Cela part des recherches très fondamentales aux recherches très appliquées. Nous avons eu l’occasion d’échanger avec des collègues qui travaillent sur les problèmes de statistiques fractionnaires ; sur les nouveaux opérateurs mathématiques, qui sont des notions à la pointe de la physique théorique et des mathématiques. Je rencontre aussi des collègues qui travaillent sur des systèmes photovoltaïques, sur le développement des biogaz. Ce sont là problématiques très appliquées. Là je vous parle de ce que je vois dans les universités.

Maintenant, je trouve aussi, et c’est un peu spécifique à notre pays, le fait qu’il existe des instituts de recherche proprement dit. Je connais la Mission de promotion des matériaux locaux (Mipromalo) où la recherche est vraiment orientée vers les besoins de la société. Je n’ai pas encore eu l’opportunité de savoir exactement ce que font les cinq autres instituts rattachés au ministère de la Recherche scientifique et de l’Innovation.

Globalement, la recherche universitaire que je connais souffre de liens avec les milieux socioéconomiques, elle est étouffée par les charges d’enseignement, une insuffisance de moyens, d’équipements et bien entendu un nombre insuffisant de chercheurs si l’on regarde les principaux indicateurs.

En terme de matière grise, le Cameroun a-t-il un potentiel pouvant lui permettre de se mesurer aux autres ?

Je pense que dans notre pays, dans les domaines que je connais, mathématiques, physique, chimie, informatique, nous avons des perles qu’il faut simplement lustrer. En ce qui concerne le niveau scientifique, ceux qui sont en place sont les meilleurs, sans langue de bois. Ils ont été reconnus dans leurs domaines. A titre d’exemple Pr. Woafo de la faculté des sciences de l’Uy I  a obtenu plusieurs prix internationaux, ainsi que le Pr. Tchuente, on pourrait multiplier des exemples dans d’autres domaines. Les groupes de chercheurs de nos universités publient dans les revues de haut niveau, des revues de série A. Nous avons de grands professeurs, mais ils sont pris par des tâches d’enseignement et des tâches administratives

L’impact de la recherche scientifique est plus perceptible dans le développement des pays asiatiques. Qu’est-ce qui coince en Afrique ?

Le problème se situe à plusieurs niveaux. On n’a pas la quantité pour que cette recherche ait un impact à la fois au niveau mondial et surtout au niveau local. Il faudrait accroître le nombre de chercheurs pour qu’on puisse vraiment faire la compétition avec les autres. Sauf erreur de ma part, les mécanismes de financement de la recherche, par les appels d’offre par exemple, n’existent pas dans notre pays, à ma connaissance. Les ministres du Nepad se sont fixés pour objectif de consacrer 1% de leur Pib dans la recherche. Parce qu’aujourd’hui, la moyenne actuelle pourrait être inférieure à 0,5 voire 0,2 %. Dans les pays asiatiques on a autour de 2 à 3% du Pib investi dans la recherche.

Le consortium Eg@ recrute les étudiants les plus brillants dans les pays sous-développés. On peut vous soupçonner d’absorber toute cette matière pour contribuer exclusivement au développement de la France…

Ca ne nous pose presque pas de problème, que certains de nos enfants et frères valorisent leurs talents à l’étranger comme sportifs. Sur quoi nous basons nous pour ne pas donner la possibilité aux talents dans les domaines des mathématiques, de la littérature, de l’informatique etc., de se développer dans les environnements favorables à ce développement? Ce qui compte pour moi, ce n’est pas où on est, c’est ce qu’on fait. Je connais au Cameroun, et en Afrique subsaharienne, des hommes et des femmes qui sur place, donne le maximum pour créé des activités économiques, assurer des formations, des soins… ils contribuent au développement du pays et à leur développement personnel. J’en  connais également qui vivent à l’étranger, qui emploient dans nos pays. C’est aussi une contribution. Ce qui compte c’est les mécanismes de mutualisation, de création des synergies entre ceux qui sont surplace, et ceux qui sont à l’étranger.

Quant au recrutement des étudiants du monde entier, ce que nous faisons donne la chance à ceux qui n’ont pas les moyens de partir tout seul ou bien à l’aventure. Créons chez nous les conditions favorables pour retenir nos talents et leur permettre de se développer surplace. Et surtout, il ne faut pas opposer ce développement local aux nécessaires relations internationales. Le voyage est une école. On n’a jamais vu un pays qui se développe en autarcie. Après, toute la question est dans la maîtrise des flux.

Les études récentes que nous avons menées  sur les 5 dernières années montrent que les étudiants recherchent des formations de qualité dans les domaines de pointe et qui débouchent sur un emploi. Accroissons en quantité et en qualité les formations. Créons ces conditions, je crois qu’on divisera par mille, le nombre de cerveaux qui vont à l’étranger. Créons ces conditions, et on attirera d’autres cerveaux. On parle toujours des médecins africains en Occidents, mais on ne parle pas des médecins africains qui chôment en Afrique ou qui n’arrivent pas à gagner leur vie en Afrique. Créons les conditions pour que ceux formés trouvent du travail, soient employés.

Le processus d’admission de l’Ecole nationale supérieure polytechnique est déjà amorcé. Qu’est-ce que cette école en tirera comme bénéfices une fois devenue membre de Eg@?

L’Ecole nationale supérieure polytechnique, en tant que membre du Consortium ajoute à ses relations un nouveau réseau. Qui dit réseau dit nouvelles opportunités de développement. Que ce soin en pédagogie, échange de bonnes pratiques, que ce soit en formation, création de diplômes conjoints, mutualisation des moyens, mobilité des enseignants-chercheurs, ouverture culturelle. Ce  dernier aspect est très important. Quand nous réunissons ici, Béninois, Burkinabé, Canadiens, Français, Camerounais etc., il y a autre chose qui passe et qu’on ne peut pas quantifier : c’est la culture. Devenir membre du consortium c’est une opportunité de développement supplémentaire qui s’offre à l’Ensp.

Vous semblez très proches des entreprises. Quels types de relations le consortium entre-t-il avec les milieux économiques ?

Quand nous avons eu l’idée de monter ce consortium, on s’est dit qu’il ne devrait pas être comme les autres. Même si ce consortium reste académique, il doit être ouvert aux entreprises et aux centres de recherche. Aujourd’hui, on n’imagine pas le développement de la conception des matériaux, du calcul des structures  sans des logiciels performants. Et le développement de ces logiciels passe par des synergies entre les entreprises qui créent ces logiciels pour les vendre, et les écoles. Il n’est plus possible d’avoir des moyens de recherche uniquement par des subventions publiques. Il faut associer les entreprises, et moins dans une relation de prestation de service.

C’est dire que vous partagez le projet du président Sarkozy sur l’autonomisation des universités ?

Je ne connais pas dans les détails le projet du président Sarkozy. Il apparaît une chose claire, c’est qu’il y a un mouvement d’autonomie des universités. L’autonomie a un prix. Les universités doivent être prête à payer le prix de l’autonomie que veut leur conférer l’Etat. Je ne pense pas à un compartimentage entre l’université qui détient le savoir, et les entreprises capitalistes qui ne cherchent que leurs profits. A côté de cette présentation quelque peu caricaturale, il y a au quotidien d’autres types de partenariats où on développe ce que nous pouvons appeler « recherche partenariale ». L’entreprise propose un sujet, pose un problème, et la résolution du problème se fait avec elle. L’ingénieur de l’entreprise devient un peu chercheur, et le chercheur de statut professionnel devient un peu entrepreneur. Il faut également signaler que dans chaque problème qui nous paraît très appliqué, il y a des aspects fondamentaux qui méritent d’être pris en compte ou soulevés. Quand nous cherchons à accroître la tenue au feu des matériaux composites, c’est un objectif. Mais pour résoudre ce problème nous faisons appel à la physique des matériaux, aux phénomènes d’interface, à la chimie. A la fin, on a augmenté la résistance mécanique du matériau, mais on a aussi compris les mécanismes qui sous-tendent le comportement de ce matériau sous forte contrainte thermique. Donc les recherches fondamentales et appliquées ont une frontière floue. L’une a besoin de l’autre pour se développer.

Ce projet, finalement adopté, a provoqué une levée de boucliers, parce que certains y voient des relations pernicieuses. Les lobbies capitalistes pourraient orienter la recherche scientifique vers leurs intérêts commerciaux qui ne sont pas toujours les intérêts de la société…

Je vous précise que les premiers transistors [composant électronique ayant conduit à la fabrication des premiers récepteurs de radiodiffusion, ndlr] n’ont pas été inventés à l’université ou dans un centre de recherche public. Ils ont été inventés au BellLabs par des chercheurs industriels. Il faut aussi tenir compte de la diversité du tissu industriel. Toutes les grandes entreprises aujourd’hui hébergent une unité de recherche. J’ai évoqué mon passage à Alcatel-Alstom, où nous travaillons au début des années 90 sur des composants optoélectroniques pour 2020. Il faut prendre de l’avance.

Que fait le consortium pour la promotion de la coopération Nord-Sud ?

Le Consortium et la conférence des grandes écoles où je suis coordonnateur du groupe Afrique subsaharienne, a imaginé ce que pourrait être l’Afrique dans 20-30 ans. Nous faisons le pari que dans 20 ou 30 ans ce sera l’ère de l’Afrique. C‘est à dire que les entreprises du monde entier auront intérêt à s’implanter en Afrique parce que c’est là que les marges de croissance seront les plus importantes. On le voit déjà aujourd’hui, le retour sur investissement est le plus important dans les pays sous-développés dans le secteur des télécommunications.

L’Afrique est riche en minerais, ressources naturelles qui jusqu’à présent ont été transformées hors d’Afrique. Souvent par  manque de compétence surplace, souvent aussi par manque de vision de ceux qui ont occupé et continuent d’occuper les responsabilités. Aujourd’hui, c’est la Chine qui attire les grandes entreprises mondiales, mais on observe aussi que cette Chine fait un mouvement vers l’Afrique. On ne peut pas imaginer la croissance  chinoise sans l’apport des matières premières africaines ; c’est fondamental.

Eg@ et Cge ont imaginé une nouvelle approche de partenariat fondé sur la création des formations conjointes et de laboratoires de recherche conjoints, la création de certains campus offshore. Certaines de nos écoles vont être délocalisées ici. Nous avons des classes préparatoires au Cameroun et au Bénin. Nous participons à la création de nouvelles filières dans les écoles existantes ; l’idée étant de développer de véritable partenariat entre les écoles africaines et celles du consortium ou de la conférence des grandes écoles.

Jusqu’à récemment, les relations entre les écoles africaines et les universités du Nord c’était soit de la solidarité, c’est à dire que quelqu’un en raison d’une de ses attaches personnelles devait faire œuvre utile en donnant un ordinateur ou en allant donner un cours là-bas, ou bien l’école était prestataire de service pour la coopération. Dans le cadre des accords inter-états, quand on veut créer une école en Afrique, on en trouve une qui maîtrise le domaine, et qui va venir s’installer en Afrique, avec ses enseignants. Le résultat c’est que après 10-15ans, quand les coopérants s’en vont, l’école périclite. Dans ce contexte l’enseignant qui faisait partie de ce projet a carrément stoppé sa carrière en Europe. Aujourd’hui, nous pensons qu’il faut inscrire l’Afrique dans le projet de développement de l’école, comme la Chine et l’Inde.

Alors, l’école mettra les moyens pour atteindre cet objectif, et aura besoin d’avoir enfin un partenaire aussi responsable. L’idée du Consortium et de la Cge c’est de mutualiser les moyens, partager les compétences. C’est la condition pour se respecter mutuellement. Les universités du Nord qui souhaitent faire œuvre utile n’ont pas leur place dans le cadre du groupe Afrique subsaharienne de la Conférence des grandes écoles ou le Consortium Eg@. Nous considérons que la solidarité est nécessaire, mais elle se fait dans le cadre des Ong. Nous voulons de vrais partenariats entre nos écoles et leurs homologues en Afrique subsaharienne.

Vous avez parcouru certains pays africains, pensez-vous que les décideurs politiques adhèrent à cette nouvelle donne ?

Si je me fie à l’accueil que j’ai reçu dans différents pays, Burkina Faso, Bénin, Afrique du Sud, Cameroun… je crois que globalement cette idée est partagée et souhaitée. Elle entre en résonance avec les nouvelles politiques nationales. Mais vous savez, une chose est d’énoncer un grand principe, l’autre chose de mettre cela en pratique. De mettre les moyens nécessaires pour concrétiser le grand principe. Aujourd’hui, la situation globale est nuancée.

Entretien avec

Edouard TAMBA

In Le Messager du 22-10-08

One thought on “« La solidarité c’est pour les Ong, nous voulons de vrais partenariats »

  1. TOURE

    je suis un jeune aficain j’ai 19 ans je vie en cote d’ivoire mon pere a marié 4 femmes j’ai 14 freres et soeurs je suis l’ainé et tous comptent sur moi donc la raison pour la quelle je recherche de l’aide mon pere n’a pas assez de moyen pour finnencer mes etudes je serais ravi de vous lire je vous remercie.

Leave a Reply