Le film des émeutes à Abong-Mbang

REVENDICATIONS

Quand la colère se lève à l’Est

Tous les ingrédients étaient réunis pour un cocktail explosif à Abong-Mbang. Les causes directes et indirectes.

1- Les ingrédients de la tension

Abong-Mbang centre, le calme après la tempête

Abong-Mbang centre, le calme après la tempête

Les populations de d’Abong-Mbang n’en pouvaient plus. Près de quatre mois que durait une coupure d’électricité. « C’est depuis le troisième trimestre de l’année scolaire que le courant est parti. Au mois de mai je crois », se souvient une habitante de la ville. Soit environs quatre mois passés dans le noir. Et comme par enchantement, l’énergie électrique revient à Abong-Mbang. « Après une longue durée de délestage, le courant est venue mardi », raconte natif du coin. Il s’agit du mardi, 11 septembre 2007. Les populations se réjouissent en pensant que Aes-Sonel « se soucie des élèves ». Etant donné que les classes ont recommencé.
L’entreprise de distribution d’énergie électrique en profite pour distribuer les factures aux abonnés. Mais la joie de ces derniers reste de courte durée. « Le courant est reparti jeudi [13 septembre 2007, ndlr] soir », poursuit notre source. Certains se disent que ce passage éclair du courant était juste une entourloupe de Aes-Sonel. Le temps d’une distribution de facture dans le calme. Ceux qui envisageaient un mouvement d’humeur pensent alors que c’est un acte de mépris de trop. Et qu’il faut réagir. L’idée fait son chemin. Le terrain étant fertile.
La population se réunie dans l’après midi du vendredi 14 septembre 2007. Cap sur l’entrée de la ville. Objectif, barrer la route nationale n°10 reliant Yaoundé à Bertoua. Les usagers en voiture sont coincés. Ceux qui veulent traverser à pied n’ont pas de problème. La plus haute autorité du département est absente. Le préfet, Essama Sylvestre, est à Nguelmedouka pour une cérémonie d’installation de l’exécutif communal. Les barricades obstruent la nationale n°10 jusqu’aux environs de minuit. La population libère la voie après une longue négociation du sous-préfet d’Abong-Mbang.

2-Le mauvais jeu du préfet
Revenu dans la ville, le préfet convoque une réunion de crise dans la matinée du samedi 15 septembre. La rencontre rassemble la plupart des responsables de : les administrations publiques, les établissements scolaires, la mairie … Le préfet leur demande de convaincre les population de se calmer. Et promet le retour de l’énergie électrique pour dimanche à midi. Il demande même aux populations de reprendre leur mouvement d’humeur au cas où le délai de dimanche midi ne serait pas respecté. « J’ai délivrer le message du préfet à la fin de la messe du soir. La population m’a hué », dit le curé de la cathédrale. Alors que certains responsables s’attèlent à calmer le jeu, Essama Sylvestre fait appel à un détachement du Groupement mobile d’intervention (Gmi) basé à Bertoua.
Ces policiers débarquent dans la soirée de samedi. A la vue de ces hommes en tenue, les habitants pensent que le préfet les a entubé. Du coup, la colère monte d’un cran. Plus grave, le courant n’est pas revenu à l’heure convenue. Le préfet promet encore. « Il a dit à la radio communale que le courant va revenir le 17 septembre à 12h », relève un élève du lycée technique. Au matin de ce lundi 17 septembre, l’attention est plus portée sur les horloges et montres. L’heure fatidique finit par sonner. Toujours pas d’électricité.
La population se rassemble a nouveau pour aller barrer la route de l’Est. Les conducteurs de moto-taxi s’y mettent en premier. Un des leurs est interpellé, tabassé par les forces de l’ordre et emmené vers la préfecture. La négociation du président de leur corporation ne donne rien. Les manifestants décident d’enrôler les élèves pour faire foule. Ils commencent par le Collège Jean-Paul II, plus proche du centre-ville. « J’ai été le premier attaqué après le collège JP II », dit le proviseur du Lycée classique. Puis vient le tour du Lycée technique. Le proviseur de cet établissement dit avoir « contenu tous les élèves jusqu’à 13h30 ». Les élèves du lycée bilingue sont aussi délogés.

3-Bavures fatales
« A 12h30, les populations se sont soulevées et ont chanté l’hymne nationale. Moi-même j’ai chanté », confie une source ayant pris part à la manifestation. Huit éléments du Gmi, barre la voie aux manifestants. Ils tentent de les disperser avec du gaz lacrymogène et des tirs dissuasifs. En vain. Les manifestants ripostent à l’aide de pierres. Les policiers fendent la foule avec leur camion. « C’est quand ils sont arrivés au niveau du collège Baker que le préfet les a rejoint. Il avait déjà fait traverser sa famille », précise un autre manifestant. Face aux tirs et gaz du Gmi, « les élèves ont riposté. Un caillou a atteint le préfet. Il a sorti son pistolet et a tiré à bout portant ».
Le jeune Mvogo Awono Bertrand Marcel en tenue du lycée technique (Lt), et les mains en l’air selon ses camarades, prend deux balles dans le torse. Shimpe Poungou Zok Jean Jaurès, élève du Lt en uniforme, fonce secourir son camarade et ami. « Il va vers lui. C’est à ce moment que le 2e adjoint au commissaire sort sont arme et tire. Une des balles pénètre par le cou », raconte un proche de ce dernier. Un troisième larron prend une balle à la cuisse en tentant de secourir les lycéens. Puis les coups de feu se multiplient. Huit autres manifestants sont par terre. Quelques téméraires réussissent à transporter les deux premiers vers les centres hospitaliers. Peine perdue. Jean Jaurès, 15 ans, et Bertrand Marcel, 17 ans, rendent l’âme.
La nouvelle est rapportée sur le lieu du crime par le chef du protocole à la préfecture. « Ce sont tes frères ! », lui aurait répondu le préfet en le chassant, selon des témoins. C’est à cet instant que quelques personnes se détachent et foncent vers le quartier administratif. Elles mettent le feu à la préfecture et aux documents y contenus. D’autres se dirigent à la résidence d’Essama Sylvestre. Incendie aussi. Non loin de là, les effets du 2e adjoint au commissaire sont extrait de son domicile et incendiés. Le courroux de la population est monté. Et semble incontrôlable. Le préfet tente une échappée par Bertoua. Mais après 3 Km, la route est déjà barrée vers Mampang.

4-Réunion de crise sous forme de procès


Le gouverneur de l’Est arrive autour de 18h30 avec deux camions de bidasse. Le Secrétaire d’Etat à la défense (Sed) part de Yaoundé avec quelques généraux, des responsables du Sed et une centaine d’élèves-gendarmes. Trois blessés sont évacués vers le Centre hospitalier universitaire (Chu) de Yaoundé. La présence massive des forces de l’ordre fait régner le calme. L’électricité revient vers 8h30 le lendemain. Quelques hauts gradés convainquent les responsables de la station service d’ouvrir. Mais les autres commerces restent fermés.
Une réunion de crise est présidée dans l’après midi par le Sed. Tout le monde veut donner sa version des faits. Ca tourne au procès. Le préfet s’explique : « Nous n’avons pas perçu que la situation allait rapidement dégénéré (…) C’est après vérification que j’ai appris qu’il y avait des victimes. Je ne portais pas d’arme ». Le Sed, Jean Baptiste Bokam reste dubitatif et lance : « Je constate que les mesures suffisantes n’ont pas été prise. Est-ce que vous avez organisé une réunion de sécurité en bonne et due forme ? ». L’autre engage une tirade à voix basse et conclut qu’ « en mon âme et conscience nous avons tout fait ».
Les chefs d’établissements s’expliquent à leur tour sur l’implication de leurs élèves. Tous pensent qu’il n’était pas possible de contenir les enfants face à la menace qui prévalait. Et plus grave pour le Sed et ses collaborateurs, ces chefs d’établissement n’ont reconnu aucun assaillant. « J’avoue que je ne suis pas convaincu. Nous sommes gênés que vous ne puissiez reconnaître un seul des manifestants », leur rétorque l’ex Sed, Jean Marie Aleokol. L’assistance reçoit des engagements d’Aes-Sonel. Dans un premier temps, Abong-Mbang sera alimentée par une connexion avec le réseau de Bertoua. En attendant l’installation prochaine de groupes électrogènes vers la fin du mois d’octobre 2007.
Avant d’entamer la réunion de sécurité, J.B. Bokam sort parler à la population rassemblée à l’extérieur de la maison de la femme. Il leur demande de se calmer et de renter chez eux surtout que « des mesures de sécurité assez fermes seront prises pour le retour de l’ordre ». La population n’apprécie pas la méthode. « Ca c’est la dictature, on veut aussi parler », lance une dame. La tension est perceptible. « On veut Essama ! Donnez nous Essama ! » Crie un autre. Le préfet reste sous bonne escorte. Loin de là, les familles des regrettés Mvogo Awono et Shimpe Poungou Zok reçoivent déjà les visites de condoléances.

Par Edouard TAMBA

Envoyé spécial à Abong-Mbang
In Le Messager du 25-09-07

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