Crise au Cameroun: L’analyse de Jean Marc SOBOTH

Je vous propose ici une lecture de la dernière crise ayant secoué le Cameroun la semaine dernière. Ce texte publié dans le Messager d’hier, 4 mars 2008 est dans son intégralité, un peu long, mais il vaut le détour. L’auteur est un ancien journaliste au quotidien La Nouvelle Expression, et premier secrétaire du Syndicat national des journalistes du Cameroun.

 

ANALYSE

Scénarios d’une crise insurrectionnelle à multiples facettes

Dessous de cartes d’une petite révolution incohérente menée par des milliers de jeunes anonymes, mais qui a révélé les insuffisances d’un système qui se croyait inébranlable.


1er Scénario : Un chef d’Etat mal informé.
Dans le schéma académique classique du renseignement militaire, l’information a pour but premier de “ réduire l’incertitude et de combattre le contre-espionnage ”. Dans cette optique, la question qui revient invariablement de la hiérarchie en cas d’alerte est celle de savoir “ Qui prépare quoi, qui a fait quoi ? ”. Dans ce tableau, il ne reviendra jamais à l’idée d’aucun officier de ne pas y répondre mécaniquement en échafaudant un canevas de cause à effet. Sinon, il serait soupçonné d’incompétence. Le scénario est implacable, et mène trop souvent à de fausses pistes. “ On désigne des meneurs qui vont payer les pots cassés ”. C’est sans doute dans ce panneau simpliste que le chef de l’Etat, Paul Biya, est tombé. Il en est de même de toute l’infrastructure de “ l’information officielle ”.
On l’a, en tout cas, constaté à l’écoute du texte télévisé en réaction à l’immense crise insurrectionnelle qui a débuté à Douala lundi dernier. Après avoir raté la “ prévention des incertitudes ”, la question classique est revenue. “ Qui est l’auteur des désordres ? ” Et la réponse la plus évidente, mais également la plus fantaisiste, fut : “ C’est l’Opposition qui a instrumentalisé les jeunes ”, les hiérarques du Social Democratic Front (Sdf) en l’occurrence.
D’où ce coup de gueule hâtif, “ totalement hors sujet ” (sic), d’un chef de l’Etat qui montrait une fois de plus qu’il était, de longue date, éloigné de ce peuple qui venait d’engendrer sa nouvelle génération d’exclus. Une génération jeune, radicalement distincte de celle des années 90 parce que constituée de rejetons de la télévision câblée. Une génération qui a donc admiré – et s’est concrètement identifiée – aux Guillaume Soro sans avoir jamais, faute de moyens, pratiqué les amphithéâtres de l’université publique payante. Des foules qui ont été rapidement infiltrées par la plupart des bandes de jeunes malfrats, futés, très au fait de leurs missions nocturnes, à qui l’on donnait pour la première fois l’occasion d’opérer en mondovision. En réalité, la situation de crise vécue à travers le Cameroun est unique par sa spontanéité et son “ succès ”.
A la question de savoir “ Qui ? ”, on doit, pour ce qui s’est passé, faucher les schémas classiques et aligner une succession de déclencheurs. Les expertises en matière de prévention sont désormais prospectives. Les générations plus âgées doivent avouer, quant à elles, leur incapacité à prévoir directement la situation provoquée par ces jeunes anonymes. Par exemple, ils ont appris, entre deux débats télévisés, à la Une de journaux, voire de commentaires de voisinage, que la société Sidem, filiale du groupe Fadoul “ appartient Franck Biya ”, ou que la société Tradex S.A “ appartient à Chantal Biya ”…

2ème scénario : De l’implication des forces de 3ème catégorie.
L’implication des forces de 3ème catégorie (l’armée) dans la répression sanglante des manifestations s’est avérée d’une rare “ efficacité ”. Qui saura jamais produire, des suites de cette crise, la vraie comptabilité des morts par balles de la seule ville de Douala ? Nul ne le sait. Les télévisions locales n’ont manifestement pu rattraper aucune image de la subite répression. Une demi centaine de morts serait peut-être le moindre mot dans ce spectacle funeste…
Pendant que des (dizaines ?) de cadavres d’adolescents ou d’enfants jonchaient rues et avenues, les morgues de l’hôpital Laquintinie et de l’hôpital de Deïdo furent vite submergées. D’autres corps, inanimés, apparaissaient sporadiquement dans les eaux du Wouri, d’après des témoins.
Pourtant, la décision de ne plus se contenter de la seule pédagogie et des forces de 1ère et de 2ème catégorie (police et gendarmerie) face à cette jeunesse déchaînée “ a tardé à venir ”. Dans le cas du Littoral, une de ces discussions téléphoniques entre le délégué provincial de la Sûreté nationale, le Commissaire Joachim Mbida Nkili et le préfet du Wouri, Bernard Atebedé, a éclaté. Les unités de police en sous-effectif, sans logistique adéquate et n’ayant pas l’autorisation d’ouvrir le feu (sauf cas extrême de légitime défense) essuyaient déculottée sur déculottée. Le chef de la Police, fatigué de parlementer comme un politicien, dut menacer de suspendre la participation de ses éléments, alléguant la menace pour la vie de policiers sans défense. Il promit de se borner à protéger les unités en péril.
En fin de compte, le Gouverneur de la province, Francis Fai Yengo, a franchi le rubicon. Il a requis officiellement les forces de 3ème catégorie, l’armée, destinée normalement à la protection du territoire. Et dont le dernier fait d’arme à Bakassi remonte à novembre 2007. Mission officielle : sécuriser les “ points névralgiques ” (banques, grandes entreprises, stations service, etc.). “ Par tous les moyens ”, prescrivait une instruction confidentielle du Ministre délégué à la présidence de la République en charge de la défense nationale, Rémy Ze Meka.
Les “ négociations ” entreprises à Yaoundé, sur le tard, par les ministres des Finances, Essimi Menye, du Commerce, Mbarga Atangana, la Csph, etc., avec les syndicats des transporteurs urbains avaient accouché d’une souris. En fait, on s’était encore trompé de problématique. Il fallait donc faire vite. Euphémiquement, l’opération armée est dissuasive. Juste pour arrêter l’hémorragie. “ On va tirer uniquement sur les membres des manifestants ”, explique un officier en renfort. Un leurre.
Rapidement, les conseils buenos pater familias du très apprécié commandant de la 2ème Région militaire, le Général Sali Mohamadou, aux innombrables jeunes surchauffés sont transformés dès le lendemain en une série de tirs à la kalachnikov. A bout portant. A divers “ points chauds ”. Les milliers de jeunes manifestants qui avaient cru qu’il suffisait de brandir le drapeau du Cameroun et de chanter l’hymne national pour acquérir une immunité nationaliste, déchantent. On est alors rendu au troisième jour. C’est-à-dire au-delà de la grève de deux jours dont préavis avait été communiqué au Gouvernement. Qui a négligé comme d’habitude…
Problème, dans la logique de “ l’Etat de droit ” dont a si justement fait allusion le chef de l’Etat dans son propos, l’usage de la force armée et de l’artillerie contre des citoyens soulève de jure et facto un lourd contentieux dans la jurisprudence administrative. “ Ce type de manifestations relève théoriquement du simple maintien de l’ordre public ”, explique un juriste. S’autoriser à ouvrir le feu sur des citoyens civils ne peut se justifier que dans le cadre d’institutions constitutionnelles comme l’état d’urgence, l’état d’exception ou les circonstances exceptionnelles.
Une notification de couvre-feu a été servie à certains abonnés du réseau short messages de Orange Cameroun au soir du troisième jour d’arrêt d’activité. Sera-ce un argument juridique de poids dans le contentieux qui pourrait survenir ?
Rien n’est moins sûr. Il est évident, en tout état de cause, que la boucherie a initié, dans les milieux de la grande pauvreté, un nouveau train de volcans. Qui auront leur moment d’éruption. L’histoire a, en effet, déroulé sous nos yeux moult situations similaires : les régimes ne se rendent compte de leurs propres génocides que plus tard, lorsqu’ils ne sont plus.

3ème scénario : Comment l’administration a précipité la crise.
“ On attendait au minimum que le Chef de l’Etat annonce, dès le premier jour de la grève, le limogeage du gouverneur de la province du Littoral, ainsi que celui, éventuellement, du Ministre de la Communication, qui a mal choisi le moment d’interdire Equinoxe TV ”. Foi d’élu Rdpc du Wouri, exprimant sa déception au lendemain du propos du chef de l’Etat. Etonnant ? “ Il y a, en fait, une manière de raisonner à Yaoundé, différente de la conception de Douala ”, explique un politologue.
En clair, beaucoup au sein du parti au pouvoir à Douala ont ri devant le spectacle offert par le propos du “ Chef ”, ou encore face aux élucubrations de cette délégation conduite à Douala par le ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale, Marafa Hamidou Yaya. Accompagné de l’essentiel des “ sécurocrates ” du régime, en l’occurrence le patron de la police, Edgard Alain Mebe Ngo’o, du Secrétaire d’Etat à la Défense (Sed), Jean Baptiste Bokam, etc., Marafa était, confiait-il à la presse, venu congratuler les autorités locales pour avoir pu ramener la paix. Il affirmait alors avoir identifié les meneurs. Pince sans rire.
En fait, si l’on a dû tirer à balles réelles sur les manifestants, c’est que l’on avait raté la prévention. Les manifestations de Douala résultent, en partie, d’une conjonction de maladresses administratives et d’informations erronées qui ont fait regretter unanimement les capacités de dialogue de l’ancien gouverneur, Gounoko Haounaye.
Des informations fausses annonçaient entre autres, une certaine “ Opération Kenya ” initiée, d’après les notes, “ par des groupes de défense des droits de l’homme et des partis politiques, avec des financements étrangers ”. Le canular consistait en une série de débrayages vers le centre administratif.
Le nouveau gouverneur saisi a interdit “ préventivement ” les manifestations publiques. Comme si cela ne suffisait pas dans un climat électrisé par une vraie opposition au projet de révision constitutionnelle – devant permettre au président Paul Biya de briguer deux nouveaux quinquennats en octobre 2011 -, le tube de l’artiste Longue Longue qui met en garde contre ce projet est interdit. Localement, une conférence de presse du leader du Sdf, Ni John Fru Ndi, à l’hôtel Lewat à Douala est inutilement dispersée à coups de jets d’eau anti-émeute. Un meeting manqué du provincial du Sdf, Jean Michel Nintcheu, au quartier Dakar subit le même sort. Tout le voisinage est inutilement arrosé au camion anti-émeute alors même que le meeting n’a pu se tenir par manque de… troupes. Réaction populaire. Bilan officiel : deux morts.
Dans cette atmosphère empoisonnée par “ l’autre malchance ”, la défaite de l’équipe du Cameroun en finale de la coupe d’Afrique ghanéenne, la chaîne de télévision Equinoxe TV, puis la radio du même nom, sont été interdites. Une idée lumineuse du ministre de la Communication, Jean Pierre Biyiti bi Essam…
Ce n’est pas fini. Dans la logique de la poursuite du vent, l’on vient de lancer à Yaoundé une nouvelle stupidité. D’aucuns rechercheraient activement l’ancien officier exilé au Burkina Faso, Guerandi Mbara. Et pour cause, des bulletins de renseignement mensongers l’accusent de séjourner actuellement au Cameroun. Et d’être l’instigateur des mouvements en cours. Bref, le n’importe quoi habituel.

4ème scénario : Un type d’insurrection anarchique.
Preuve supplémentaire, s’il en est, de son caractère anarchique, la grève des transporteurs urbains qui a induit les récentes manifestations à relents politiques ne peuvent être classifiées. Elles ne relèvent ni de la simple manifestation sociale purement revendicative “ contre la vie chère ”, ni de la revendication politique orthodoxe. Les milliers d’anonymes qui émergeaient de nulle part pour arpenter les artères des quartiers et les avenues, eux-mêmes infestés de vrais malfrats, se sont souvent montrés particulièrement agressifs. L’occasion servait d’exutoire pour ces sacrifiés du régime Biya. Ils ont, ainsi, surpris jusqu’aux leaders politiques de leur bord supposé. Jouissant jusqu’au bout de la seule sympathie populaire, ils ont vite ruiné ce capital lorsqu’ils ont menacé d’investir ensuite les domiciles privés de certaines couches à peine moins démunies qu’eux.
A la vérité, sans le savoir, les jeunes s’étaient inscrits dans une logique d’insurrection totalement déconcertée. Une insurrection désordonnée qui, sans une vraie option – et une vraie stratégie – de coup d’Etat, était vouée au carnage. Une insurrection suppose, en effet, un cocktail complexe : des commanditaires, une tactique avec de discrets leaders zonaux ; l’implication de géostratèges ; la complicité éventuelle d’une branche de l’armée ; des moyens substantiels pour une vraie coordination ; des mécanismes de ravitaillement populaires en cas d’opération de longue durée ; le respect des institutions publiques, etc.
Il n’y avait rien de tout cela. A la place, l’on a assisté à d’inopportunes scènes d’humiliation d’éléments des forces de l’ordre. Du moins, tant que ces derniers n’avaient pas reçu l’ordre de tirer: gendarmes et agents publics déshabillés publiquement; édifices publics incendiés ou vandalisés, etc.). Du coup, tout a basculé.
Devant une impossibilité arithmétique des forces de l’ordre à rallier toute la ville de Douala nonobstant les renforts, les populations ont changé de camp. Et ont donné de la main. Chaque heure qui passait annonçait le chaos. Elles ont dû organiser leur propre autodéfense spontanément, repoussant avec détermination de nombreux assauts des malfrats, les obligeant à aller chercher fortune ailleurs où les attendaient les tirs à l’arme lourde de l’armée.

5ème scénario : D’ici à 2011, le chemin est encore long
D’après les habitués des cercles présidentiels, le chef de l’Etat et son entourage font généralement peu de cas de l’actualité locale, quelle qu’elle soit. La récente crise n’a pas été logée à la même enseigne pour plusieurs raisons. Elle a rapidement défrayé la chronique internationale. Elle a vite irrigué les canaux des plus grandes agences de presse, en particulier Reuters, Associated Press, l’AFP… Elle a fait l’objet de commentaires les plus salés dans la presse africaine en général, qui s’est unanimement moquée du “ président à vie ” Paul Biya. La chaîne de télévision France 24 a annoncé au journal la solution trouvée avec les transporteurs à Yaoundé avant de préciser que la paix n’était pas revenue au Cameroun. Plus tard, la chaîne où est intervenue l’homme-lion à Paris a rejoint les autres médias internationaux, insistant sur la révision envisagée de la constitution juste pour permettre au “ dictateur de Yaoundé ” de rester au pouvoir après 78 ans. Pour la plupart, c’est la véritable cause d’une crise multiforme qui a entraîné pas moins de trois fermetures de médias en une semaine au Cameroun. Avec quelques dizaines de morts.
C’est le quotidien Le Parisien qui a révélé la crise au grand public français. Les organisations de défense de la liberté de la presse s’y sont mêlées. De la New-yorkaise Committee To Protect Journalists (CPJ), à la Montpelliéraine Reporters Sans Frontières (RSF), en passant par le mécanisme de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) appelé INSI, le Cameroun a fait l’essentiel des condamnations. Toutes ont décrié la série de violations de la liberté des médias et des journalistes dans un pays qu’on avait presque oublié au milieu des situations “ préoccupantes ”…
Les choses ne font peut-être que commencer. Chaque jour passé dans la crise a entraîné une perte sèche de 2 milliards de francs Cfa des seules recettes douanières, a révélé le Ministre des finances, Essimi Menye. La garde présidentielle a pris d’assaut la capitale. C’est un signe des temps. A Douala, les éléments des bataillons d’élite de Yaoundé ont été appelés en renfort à l’annonce d’une hypothétique reprise des manifestations ce jour. Des équipes en provenance du bataillon de Koutaba attendent de pied ferme. La manifestation annoncée est pourtant improbable, vu la menace que les manifestants ont fait peser sur ceux-là même qui en étaient les principaux soutiens moraux.
Mais, d’ici à octobre 2011, le chemin est encore long…

Par Jean Marc SOBOTH, Journaliste
In Le Messager du Le 03-03-2008

2 thoughts on “Crise au Cameroun: L’analyse de Jean Marc SOBOTH

  1. MEDJO STEVE

    Mr jean votre analyse parait d’une grande importance car le véritable probleme résulte du fait de l’administration mal épris; et cela n’a pas suffit pour que le chef d’Etat ajoute du sucre dans du tapioca à cause de la mauvaise information qui lui a été suggéréé à cet effet. Les jeunes aussi n’ont pas agit à la norme des choses car les biens qu’ils ont pillés les entreprises qu’ils ont détruites sont en quelques sortes notre patrimoine et ce sont ces jeunes qui seront encore demain devant les portes de ces entreprises pour chercher du boulot est ce donc normal ?

Leave a Reply